Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Hermitage de Lausanne accueille l'essentiel de la Collection Bemberg de Toulouse

Mort en 2011, Georges Bemberg a formé cet ensemble à partir des années 1950. Il y a là de la peinture ancienne, des impressionnistes et trente Bonnard.

Le Véronèse. Point central, la braguette du monsieur.

Crédits: Collection Bemberg, Fondation del'Hermitage, Lausanne 2021.

Les musées meurent-ils? Bonne question à l’heure actuelle. On verra ce qui se passera sous peu dans les pays anglo-saxons. Je peux en revanche vous dire qu’ils vieillissent. Qu’ils se défraîchissent. Qu’ils se démodent. Il leur faut donc périodiquement un bain de jouvence. Ce dernier se traduit par d’énormes et surtout délicats travaux prenant des mois, si ce n’est des années. Il faut par conséquent fermer. D’où une sorte de «mise en disponibilité» de leur fonds. En général, il voyage. La chose a le mérite de le faire connaître. Elle permet aussi, dans de nombreux cas, de solliciter des prêts en échange par la suite. Donnant-donnant.

L'Andrea Previtali. Photo Collection Bemberg, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

En ce moment, c’est la Collection Bemberg qui se retrouve ainsi à l’Hermitage de Lausanne. Le lieu l’abritant à l’ordinaire de situe à Toulouse. La «ville rose» l’a attirée en lui proposant ce qu’on appelle dans les agences immobilières «un lieu d’exception». Il s’agit de l’Hôtel d’Assézat, bâti au XVIe siècle et remodelé au XVIIIe. Il fallait bien cela pour satisfaire Georges Bemberg, mort à 96 ans en 2011. D’autres villes françaises auraient certainement aimé abriter cet important ensemble de peintures anciennes et modernes. Il n’y aurait pas eu là des oppositions comme celles qui se sont récemment manifestées contre la Collection Léon et Martine Cligman à Tours. Il faut dire que les Cligman avaient de ces exigences… Une aile en verre comme annexe à un bâtiment historique! Montrer en plus les œuvres de madame! Des demandes qui les ont amenés à aller remplir bientôt plus discrètement l’abbaye de Fontevraud.

Une famille germano-argentine

Mais revenons à Georges Bemberg. Un nom à consonance germanique, même si les Toulousains disent aujourd’hui «ban-ber». Luthérienne, bien qu’habitant la catholique Cologne, sa famille s’est installé en Argentine en 1850. Otto y a fait fortune dans l’industrie. Ou plutôt l’import-export. Des céréales sud-américaines contre du textile. Il avait épousé une Ocampo, ce qui faisait bien dans le paysage. Les Ocampo étaient d’énormes propriétaires fonciers. Otto a néanmoins beaucoup vécu en France après avoir obtenu d’immenses concessions (à tous les sens du terme) du gouvernement argentin. C’est lui le patriarche à qui sa descendance doit presque tout. Notamment son aisance financière. Formé à Harvard, Georges a ainsi pu faire de la composition musicale, devenant l’élève de la grande Nadia Boulanger. Il a ensuite passé à la littérature. Puis au théâtre. Un vrai dilettante. S’il a acheté pour 200 dollars (une somme conséquente à l’époque) une aquarelle de Picasso à New York dès les années 1930, sa véritable collection de tableaux commence vers 1950.

L'un des trente Pierre Bonnard. Photo Collection Bemberg, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Bemberg achetait en fonction de ses goûts. Il ne visait pas à créer un musée pouvant dérouler sur un plateau l’histoire de la peinture, comme le Brésilien Assis-Chateaubriand, à l’origine du musée de São Paulo. Ce n’était pas un amateur pointu focalisé sur l’Italie baroque et les préraphaélites à l’image de Luis Ferré, qui fut gouverneur de Porto-Rico et dont le musée créé à Ponce est devenu un point de référence. D’ailleurs Bemberg était comme délocalisé. Il vivait en Europe, même s’il passait l’hiver à New York et séjournait parfois à Buenos Aires. Autant de dire qu’il n’a sans doute longtemps acheté sans arrière-pensée. L’idée de la fondation lui est venue tard. L’homme a dû sentir à un certain moment qu’elle ne trouverait pas sa place à Paris. La capitale abrite déjà assez de tableaux comme ça. D’où la recherche dans les années 1980 d’une grande ville de province. Les tractations avec Toulouse ont pris leur temps. L'Hôtel d'Assézat a pu ouvrir en 1995 seulement, après deux ans de chantier. Il faut dire que, jusqu’à tout récemment, la France n’aimait pas les musées-fondations. Ils formaient comme une atteinte au domaine public.

Cranach et Sérusier

Mais qu’y a-t-il au fait, présenté sur des murs généreusement colorés, à l’Hermitage de Lausanne? Avant tout des ensembles. Bien sûr, il existe ici des œuvres isolées, tombées un peu comme des aérolites dans la collection. Ce sont souvent les plus belles, d’ailleurs. Je pense notamment, pour le domaine italien, à l’énorme figure d’homme de Véronèse provenant sans doute d’un décor. Ou au magnifique buste de jeune homme sur fond vert pétard d’Andrea Previtali. Mais autrement, une salle peut se voir vouée aux portraits français du XVIe siècle, avec notamment l’effigie de Sébastien de Luxembourg par l’inconnu Marc Duval. Une autre abrite les Cranach, dominés par une image haute couture de Sibylle de Clèves. Il y a évidemment les obligatoires impressionnistes, avec du bon et du moins bon. Un Lautrec surprend par sa crudité sexuelle. L’Ecole de Pont-Aven offre l’originalité de se focaliser sur le méconnu Paul Sérusier. Et tout se termine avec une trentaine de Pierre Bonnard. Une collection dans la Collection. Reste qu’il y a Bonnard et Bonnard. Le Français a énormément produit. N’empêche que certaines de ses toiles montrées dans la galerie en sous-sol me semblent très belles.

Et le Bonnard faisant l'affiche! Photo Collection Bemberg, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Dix ans après la mort du patriarche, la Collection Bemberg n’est pas fossilisée. Elle ne possède pas, comme Chantilly, un accrochage fixe par volonté testamentaire. Elle n’est pas fermée aux acquisitions comme l’était à Genève celle des Baur avant un «aggiornamento» subtil du testament. Elle peut acheter, et elle en a parfois les moyens même si l’on n’est  pas au Getty de Los Angeles. C’est ainsi qu’est entrée, en deux fois, une paire de portraits allégoriques de Nicolas Tournier réalisés dans les années 1630. Des merveilles, comme le visiteur peut le constater sur un pallier d’escalier de l’Hermitage. Et aussi une preuve d’ancrage local. Tournier a été le grand peintre toulousain du Grand Siècle.

Pratique

«Chefs-d’œuvre de la Collection Bemberg», Fondation de l’Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu’au 30 mai. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h.

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