Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'extension du Kunsthaus de Zurich est terminée. Je l'ai visitée pour vous

Les travaux entrepris en 2015 débouchent sur un immense bâtiment à la fois cossu et écologique. L'architecte David Chipperfield a multiplié les clins d'oeil à la Sécession viennoise

La façade de pierre, avec ses fenêtres en forme de meurtrières.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

C’est le grand jour, attendu depuis douze ans. Nous sommes le vendredi 11 décembre. J’ai craint une annulation jusqu’à la dernière minute pour cause d’urgence sanitaire. Mais non. Si les deux «journées portes ouvertes» ont effectivement été remises à des jours meilleurs, la visite privée de l’extension du Kunsthaus de Zurich reste maintenue. Il faut dire que la direction a pris peu de risques, dans un canton n’ayant par ailleurs subi aucun second confinement. Tout s’est fait sur invitations, à laquelle il fallait dûment répondre. Une trentaine de personnes seulement ont à mon avis été contactées pour cette présentation à la presse. Je devais découvrir sur place qu’il n’y avait bien sûr ni Français, ni Allemands, mais que je resterais l’unique hôte francophone. Après tout, j’ai assez écrit sur l’institution depuis les années 1970!

Dix heures du matin. Les grillages entourant le bâtiment de David Chipperfield s’entrouvrent. Les arrivants se voient priés par des agents de sécurité, en dialecte zurichois, «d’entrer par la porte d’or». Voilà qui fait rêver! Je me sens déjà sur les bords du Bosphore. L’expression ne constitue pourtant pas une image. Les immenses battants sont bien recouverts d’une feuille de ce précieux métal. Je découvrirai plus tard qu’il recouvre de larges portions du décor. Au rez-de-chaussée, l’immense «ballroom» (qui devrait pouvoir à l’occasion se louer) possède ainsi des murs entièrement couverts de tubulaires dorés. Une sorte de synergie entre le Louvre des dessous de la Pyramide et Fort Knox. La chose donne l’idée même de la richesse cossue attendue de la ville alémanique. Ici, on reste dans le solide et le concret. Pas dans le geste architectural! Les visiteurs, dont je figure parmi les premiers, doivent immédiatement réaliser que cet élégant bâtiment recouvert de pierre sert avant tout à présenter des tableaux valant très cher.

Un hall immense

«Le ballroom» jouxte le hall. Ce dernier fait penser à celui du nouveau MCB-a de Lausanne, ouvert l’an dernier. En plus grand, évidemment! On y retrouve l’idée de passage transversal, avec des verrières éclairant aux extrémités ce lieu se terminant en apothéose par un escalier. La différence, c’est que l’arrivant voit ici, en levant la tête, les étages d’exposition complétés par des paliers et des coursives. J’apprends par un confrère que le plafond peut, s’il le faut, se baisser afin de créer des espaces qu’il demeurera difficile de qualifier d’intimes. Cette gigantesque cage se révèle donc modulable pour permettre de créer des événements. Deux petits endroits en longueur complètent ce rez-de-chaussée d’un édifice carré mesurant tout de même soixante mètres sur soixante. A gauche en regardant les marches, c’est la librairie. A droite le café. Je regarde l’aménagement et je comprend tout d’un coup. L’or partout, les lampes ici, les plinthes ailleurs. David Chipperfield a multiplié les clins d’œil à la Sécession viennoise. En bonne logique, du reste. Sa construction fait face au bâtiment initial de 1910, signé Karl Moser. Celui-ci constituait le cheval de Troie suisse de l’Autriche révolutionnaire des années 1900.

Le grand hall. Image de synthèse avec le grand Max Ernst au mur. On n'est est pas encore là! Photo Bureau David Chipperfield.

Il n’y a plus qu’à gravir les gradins menant aux étages. Sur le palier, inscrits dans le béton (un béton de recyclage, l’extension se voulant à la pointe de l’écologie), se trouve à gauche une interminable inscription remerciant les donateurs ayant aidé au financement de cet édifice à 206 millions. Budget respecté bien sûr. On est à Zurich. Les lettres dorées se veulent à peine lisibles. J’y déchiffre comme sur un palimpseste des noms comme Hahnloser, Hoffmann, Oltramare, Bodmer, Züllig ou Abegg. La tradition du mécénat reste ici vive, mais discrète. D’aucuns verront du reste dans la quasi invisibilité du texte un trait caractéristique de l’opulence protestante. Autrement, tout reste pour l’instant bien nu. Ascétique, même. Mais il y aura par la suite là un grand mobile de Calder ne supportant plus l’air libre, un immense Robert Delaunay et un Max Ernst taille mahousse. Il faut dire qu’il s’agit là du décor conçu pour le bar du Corso zurichois dans les années 1930.

Efforts écologiques

Me voici au premier étage, à la hauteur de plafond impressionnante. Il y aura là des salles d’expositions temporaires, mais aussi la collection des époux Merzbacher aujourd’hui nonagénaires. Un prêt pour 20 ans. Après on verra bien. Si le sol de l’escalier est en marbres de plusieurs gris, les salles blanc crème possèdent un parquet de bois clair. Les «leds» complètent l’éclairage donné par des fenêtres ressemblant à des alignements de meurtrières. Ecologique, le nouveau Kunsthaus s’est engagé à ne jamais consommer plus de 2000 Watts. De l’une de ces ouvertures, je vois sur le Heimplaz une sorte de poteau jaune, du genre sémaphore géant. Il s’agit d’une œuvre de Pipilotti Rist, hélas pérenne. Je détourne donc le regard pour admirer des chambres, rarement disposées en enfilade. Certaines tiennent du hall de gare. Une guide, tenant un cahier d’images de synthèse, me rassure. Il s’agit là d’ossatures. Des cimaises mobiles sont prévues pour accueillir notamment les chefs-d’œuvre fauves et expressionnistes (de petite taille) des Merzbacher.

Une salle d'exposition permanente, avec deux immenses Monet. Image de synthèse. Photo Bureau David Chipperfield.

Un œil depuis l’escalier pour voir le jardin arboré derrière le bâtiment de David Chipperfield, et je me retrouve au second étage. C’est là que régnera la collection Bührle, qui n’en finit pas de faire des vagues. Comme si c’était une découverte d’apprendre que les tableaux ont été achetés avec le produit de la vente d’armes et non pas de chocolat! A ma grande surprise, le plan au sol se révèle très différent. Les salles se font nettement plus petites, et du coup plus nombreuses. Moins hautes aussi. Mais il faut dire que la plinthe dorée à la viennoise coupant l’espace au quatre cinquième accroît l’impression de passer du musée à l’appartement. Tout comme les murs peints de diverses nuances de gris, d'ailleurs. Il y a aura ici aussi des espaces d’exposition. La collection hollandaise des Knecht, elle aussi prêtée pour un bail par des conjoints nonagénaires, devrait se retrouver quelque part. Mais, comme Hubert Looser, qui confie lui de l’art contemporain (essentiellement américain), il y a eu moins d’exigences de visibilité que pour les Bührle et les Merzbacher.

On pourra s'asseoir!

Il ne me reste plus qu’à refaire le chemin inverse. Direction les sous-sol. Vestiaire. Toilettes (un lieu stratégique dans un musée). Et surtout le corridor menant à l’ancien Kunsthaus. Un raccordement d’une centaine de mètres. Très réussi, en tenant compte du semi échec du Neubau du Kunstmuseum de Bâle, inauguré en 2018. La cité rhénane avait vu si large qu’il a fallu ensuite créer là des espaces d’exposition. Ici, c’est bien un boyau pourvu sur toute sa longueur d’un banc de pierre. Il faut pouvoir d’asseoir dans les musées, dont le public n’est pas forcément jeune! Chaque salle contient du reste en haut de confortables banquettes (j’ai testé) de cuir gris. Cela fait un peu Christian Liaigre, certes, mais une certaine neutralité s’imposait. Neutralité suisse, bien entendu…

Christoph Becker devant le chantier en 2020. Photo Lokal Info Zürich.

Pour la suite, eh bien tout reste mobile. Si les portes ouvertes sont demeurées closes les 12 et 13 décembre, il y aura normalement un mois d’été avec des performances dans un espace encore vierge. Puis ce sera le remue-ménage. Tout va bouger. Certaines œuvres quitteront l’Altbau pour se voir remplacés par d’autres. Il faudra mettre dans l’extension ce qui lui revient, la chose étant facilitée par le fait que les nouvelles réserves se trouvent directement sous le bâtiment. Il a fallu les concevoir sur un seul niveau à cause de la colline voisine, dont le ruissellement d'eaux est apparu menaçant (on y a pensé ici, pas comme à Genève pour le Carré Vert!). Puis ce sera l’inauguration, si possible festive, dans l’automne. L’apothéose de Christoph Becker, que je vois bien présent, mais sans jamais se mettre en avant, dans le hall en quittant les lieux. Becker aura porté le projet pendant vingt ans, et il va s’en aller. La retraite, déjà... Je reconnais qu’il n’a plus tout à fait son air frétillant, à la Bugs Bunny, des débuts. Moi-même non plus. Je pense d'un coup qu’en 1976 j’assistais à l’inauguration de la précédente extension du Kunsthaus, construite aux frais de la seule Madame Mayenfisch. Felix Baumann était alors directeur. Tout coûtait bien moins cher en ces temps-là...

Cet article est immédiatement suivi par une chronologie des vingt ans de cogitations et de travaux.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."