Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'exposition sur "Suzanne Valadon et ses contemporaines" tombe. Mais il y a le livre

L'événement devait se dérouler à Limoges, puis à Bourg-en-Bresse. L'ouvrage d'accompagnement se révèle précieux pour parler de femmes inconnues.

La toile de Suzanne Valadon bénéficiant de la couverture.

Crédits: DR.

C’est raté! L’actuel virus doit souffrir de misogynie caractérisée. Il a fait annuler en France les deux expositions consacrées aux femmes artistes. Celle d’abord du Musée du Luxembourg parisien vouée à la génération des années 1780 à 1830. Un moment de liberté qui tardera à se renouveler. La pandémie a aussi renvoyé les deux étapes (Limoges, puis Bourg-en-Bresse) où devait se déployer «Valadon et ses contemporaines». Cette dernière rétrospective existe cependant sous forme de catalogue. Vu les circonstances, c’est ce dernier que je vous signalerai aujourd’hui. Le livre le mérite. Il rend accessible au grand public des recherches menées à bien sous l’impulsion du moment. Pensez que vers 1885, le quatorze pourcent en moyenne des toiles et sculptures acceptées au Salon émanaient de femmes dont on se sait aujourd’hui à peu près rien!

Commissaires de l’exposition invisible, Anne Liénard et Magali Briat-Philippe ont laissé la part belle aux essais. Le partie catalogue, qui se décline par style pictural, poursuit sur cette lancée. Il fallait bien cadrer le sujet. Suzanne Valadon ne constitue ici qu’un nom, mis en évidence. Un "teaser". Elle est connue. L’ancien modèle fera donc l’objet d’un essai individuel signé Lena Pfeiffer. Il convenait surtout d’expliquer autrement comment les femmes s’y sont prises afin de sortir de l’ombre. Charlotte Foucher Zarmanian explique la manière dont elles ont géré leur émancipation. Marianne le Morvan parle des artistes et des galeristes au féminin pluriel. Nathalie Ernoult traite enfin de ce qu’on appelle en histoire de l’art «la réception». «Une armée de peintresses envahissent les ateliers, les salons...». Le mot est d’Octave Mirbeau, peu favorable à ce que Simone de Beauvoir appellera plus tard «le deuxième sexe». Et cela même si l’écrivain a prêté sa voix à une employée de maison avec «Le journal d’une femme de chambre»…

L'accès aux cours, puis au nu

Tout a été difficile pour les femmes dans la France de la fin du XXe siècle, où le Code Napoléon servait de couvercle sur la marmite sociale. Il a fallu des décennies pour qu’elles se voient admises dans les écoles spécialisées. Plusieurs années supplémentaires se révéleront nécessaires afin d'accéder à l’inconvenante étude du nu d’après nature. Instauré en 1663, le Prix de Rome ne sera remporté pour la première fois par UNE peintre qu’en 1911. La lauréate s’appelle Lucienne Heuvelmans et ne fera jamais vraiment carrière. Celles qui perceront autour d’elle seront plutôt des indépendantes, à tous les sens du terme. Parfois nées dans un famille d’artistes. Parfois issues d’un milieu bourgeois. Souvent célibataires ou lesbiennes. L’aristocratique Louise Abbéma fut un temps la compagne de Sarah Bernhardt et Romaine Brooks celle de la richissime Américaine de Parie Nathalie Clifford Barney.

L’exposition, et donc le livre, mettent en évidence quantité de noms. Certains sont aujourd’hui célèbres, de Tamara de Lempicka à Leonor Fini en passant par Sonia Delaunay. D’autres restent limités à quelques amateurs, comme la Germano-Suisse Louise Breslau ou l’Espagnole Maria Blanchard. La plupart de ces femmes restent cependant inconnues. Oubli ou jugement de valeur? A feuilleter l’ouvrage, largement illustré, il y a de tout. La coupe se veut moins qualitative qu’historique. Il s’agit d’illustrer des destins conditionnés parce que l’on appelle maintenant «le genre». Il y aura bien sûr des réhabilitations, comme celle d’Ottilie W. Roederstein, aujourd’hui en vedette au Kunsthaus de Zurich. L’Alémanique, qui a pourtant passé par Paris, ne se voit ici même pas citée ici. Pour les autres, la remontée risque de se révéler rude. Et longue. Les auteures du «who’s who» final se déclarent bien incapables de dire davantage que quelques mots sur une Marguerite Miraillet ou une Lucie Billet. La postérité n’est pas donnée à tout le monde.

Pratique

«Valadon et ses contemporaines», ouvrage collection, aux Editions In Fine, 208 pages.

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