Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'exposition du Museum Tinguely sur l'impasse Ronsin refait l"l'affaire Steinheil"

En 1908, le peintre de ce nom fut retrouvé assassiné. Son épouse se vit soupçonnée. La dame était une courtisane célèbre, très liée au pouvoir...

La veuve noire lors de son procès. Gravure d'époque.

Crédits: DR.

Quelle affaire! Une exposition sur l’impasse Ronsin ne pouvait faire l’économie du double meurtre qui s’y est déroulé en 1908. Et cela même si le drame a eu lieu dans une maison bourgeoise poussée dans cette venelle sordide. Il est vrai que la demeure en question était alors habitée par Edouard Charles Adolphe Steinheil, un peintre académique en pleine ascension. Le malheureux a été retrouvé assassiné. Sa mère était également morte (crime ou crise cardiaque). Ligotée par les malandrins, son épouse restait vivante.

L’histoire va devenir un de ces cas comme la France les aime jusqu’à nos jours. Marguerite Steinheil, dite Meg, va devenir une de ces héroïnes de faits divers qui vont jusqu’à Christine Villemin en passant par Madame Caillaux (1), Violette Nozière ou Marie Besnard. La dame avait cependant l’avantage sur ces «successeures» (je féminine) l’avantage d’être déjà célèbre avant. Ou plutôt «notorious», comme disent les Anglo-saxons. Epouse, mais aussi courtisane, la dame avait été la maîtresse d’un président de la république. Tout avait mal fini. En 1899, Félix Faure était mort d’un AVC tandis qu’elle lui faisait une fellation à l’Elysée. La chose s’était d’autant mieux ébruitée qu’elle avait été marquée par un mot historique. Les officiels arrivés sur place ont demandé à un garde si «le président avait encore sa connaissance». Ce dernier avait répondu: «Non, on vient de la faire sortir.» Indulgente, la France entière en avait ri.

Juge et amant

Meg a ainsi pu continuer sa vie aventureuse, pour ne pas dire aventurière. Elle a beaucoup couché, notamment avec le premier ministre Aristide Briand et le roi du Cambodge. L'épouse aidait en cela la carrière d’Edouard Charles Adolphe, dont le talent n’était pas si évident. Après le le drame de 1908, les déclarations de la veuve ficelée ont cependant vite paru louches aux enquêteurs. Elle mentait visiblement. Aurait-elle commandité le meurtre? Ou s’agissait-il d’une affaire politique? Le premier juge se récusa lui-même. Il avait été l’amant de Marguerite. Le second mit les bouchées doubles. Au moment du procès, si sensationnel que la nation entière retenait son souffle, le dossier comptait 15 000 pages. Fautes de preuves, la dame se verra cependant acquittée. Elle fera ensuite ses valises pour Londres afin de se refaire une clientèle. Il faut aussi dire que les méchantes langues l’appelaient à Paris «la pompe funèbre» depuis la mort du malheureux Faure.

En Angleterre, la veuve noire écrivit ses mémoires, où elle trafiquait un peu la vérité. Elle réussit parallèlement à faire interdire un livre sur elle. La femme avait retrouvé outre Manche des protecteurs. En 1917, elle se remaria. Grande cérémonie à l’église avec un membre de la haute aristocratie britannique. Le visiteur du Musée Tinguely peut du reste voir le film (muet, bien sûr!) tourné à cette occasion. On n’entendit dès lors plus parler d’elle. Sauf en 1927. Meg aurait alors été enlevée au Maroc et libérée contre une rançon considérable, payée on ne sait comment et surtout par qui. La lady est morte en 1954 dans une maison de retraite. Il faut dire qu’elle avait beaucoup donné d’elle-même.

Récit expurgé

Le Museum Tinguely propose un seul et unique tableau de Steinheil. Des fleurs. Une croûte, à part ça. Le reste de la maisonnette créée par le décor est occupé par de nombreuses couvertures de journaux populaires de l’époque et des documents. L’histoire se voit cependant présentée en version expurgée. Le lieu est fréquenté par des familles, et donc des enfants. Présumés innocents eux aussi!

(1) Madame Caillaux, épouse d’un ministre, avait assassiné en 1914 le directeur du «Figaro», le journal ayant selon elle diffamé son mari. Elle fut aussi acquittée...

Cet article complète celui sur l’exposition du Museum Tinguely situé une case plus haut dans le déroulé de cette chronique.

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