Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"L'exposition qui aura peut-être lieu" a fini par prendre corps au Commun genevois

Le festival Electron a demandé à cinq photographes de documenter la reprise musicale nocturne en juin 2020. Les choses se sont ensuite gâtées...

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Rebecca Bowring, Electron, Genève 2021.

«A l’heure où j’écris ce texte, il est encore impossible de dire si cette exposition aura lieu ou pas. Et ce n’est pas une blague.» C’est ainsi que commence le texte de présentation signé par Marie-Avril Berthet. «L’exposition qui aura peut-être lieu» a tout de même fini par ouvrir ses portes au Commun de la rue des Bains. C’était le 22 avril. Comme quoi il ne faut pas désespérer. Il y avait ce soir-là une file d’attente interminable. Je vous rassure tout de suite. La fréquentation est revenue à la normale depuis, même s’il s’agit d’une manifestation courte. Les gens semblent rassurés par le simple fait d’une présence devenue réelle. C’est celle de cinq photographes témoignant aux murs et d’une bande sonore flottant dans l’espace. Comment imaginer en effet sans musique (elle est ici due à Franz Treichler) une émanation du festival annulé «Electron»? Il faut bien quelque part des électrons libres…

L'un des portraits d'Anna-Tia Buss. Photo fournie par Electron, Genève 2021.

Au départ, l’accrochage devait offrir quelque chose de festif. Emmanuelle Dorsaz et Sandra Ferrara avaient demandé à cinq photographes de documenter la réouverture des lieux nocturnes en juin 2020, après un confinement gardant alors encore des airs de nouveauté. Les espoirs ont bientôt été douchés. Les restrictions se sont accumulées, avant que tout se referme pour une durée demeurant encore inconnue à l’heure actuelle. Aux images de gens attendant devant les entrées, en respectant les distances sociales, ont succédé celles d'organisateurs montrés dans des salles vides. Ou de musiciens ayant transformé comme ils le pouvaient leur appartement en studio d’enregistrement. Il y a ça et là des vues de répétitions. Un peu absurdes. Fallait-il vraiment que trente percussionnistes s’expriment cinq par cinq afin de respecter des règles sanitaires?

L'audace de voir grand

Il y a beaucoup de souffrance et de dignité dans les images d’Esther Fayant, D’Anna-Tia Buss, de Laurent Guiraud, de Mehdi Benkler et de Rebecca Bowring. Il faut dire que les artistes non officiels ont à la fois la vie et la peau dures. Ils prennent l’habitude de l’attente et de l’incertitude comme le rappelle Marie-Avril Berthet, elle-même fille de comédien. La précarité n’offre pourtant rien de «glamour», comme s’il s’agissait là d’une «vie de bohème» moderne. Elle reste une forme de pauvreté. Le rappelle un étage en dessous au Commun «Le parloir», où des acteurs culturels décrivent dans l’ombre à leurs interlocuteurs les problèmes vécus de l’intérieur. Si «peu de domaine ont été aussi touchés par la pandémie que la culture», il y a cependant eu atteinte et atteinte. Entre les musiciens classiques mensualisés et ceux pouvant jouer de temps en temps parce qu’il subsiste de vagues restes de subventions, il existe un monde. Le théâtre ou la musique se sont retrouvés bien plus désemparés par la pandémie en 2020 que les beaux-arts ou le livre…

L'exposition du Commun photographiée par Laurent Guiraud.

Il fallait trouver une forme à «L’exposition qui aura peut-être lieu». La bonne idée a été de voir grand. La chose n’allait pas de soi. Les visiteurs du Commun, qui disparaîtra avec la refonte du BAC (Bâtiment d’art contemporain), ont souvent vu là des eczémas de petites images. Si possible étalées en partie dans des vitrines. Rien de tout ça, cette fois! Il y a sur une paroi un Laurent Guiraud tiré sur bâche. Il remplit toute la surface. Les portraits d’Anna-Tia Buss possèdent la taille des tableaux de musée, ce qui rend hommage tant à leur piqué photographique qu’à leur sensibilité artistique. Mehdi Benkler a collé à même le crépis ses clichés carrés en noir et blanc. Plus petits, certes. Mais ils adhèrent du coup au bâtiment. Rebecca Bowring fait l’affiche avec l’une des images qui se retrouveront en série à l’intérieur afin de former un colossal panneau. Bref. Il y a là pour le visiteur un plaisir photographique dépassant le témoignage, mot péjoratif en art s’il en est. Les photographes invités ont fait mieux que documenter. Ils ont créé. Voilà l’heureux paradoxe. «L’exposition qui aura peut-être lieu» forme au final une vraie exposition.

Pratique

«L’exposition qui aura peut-être lieu», Le Commun, 28, rue des Bains, Genève, jusqu’au 2 mai. Site www.electronfestival.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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