Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'ETH zurichois se penche en photos et gravures sur les "lieux de la connaissance"

L'exposition propose une approche contemporaine de l'archive papier, devenue débordante. L'accrochage lui-même se situe dans un "temple du savoir".

La grande bibliothèque selon Erik Desmazières.

Crédits: Erik Desmazières, ETH, Zurich 2021.

«Toute la mémoire du monde». Ce fut en 1956 le titre d’un court-métrage conçu et réalisé par un Alain Resnais encore inconnu. Ce film de vingt-deux minutes se voyait dédié à une Bibliothèque Nationale Française encore bien loin de l’informatisation et de la construction d’un nouveau siège, fâcheusement vitré, par Dominique Perrault. La caméra se promenait dans un labyrinthe de livres poussiéreux, à la Borges. Un écrivain dont on ne parlait encore à cette époque que dans des cercles littéraires confidentiels. Le monde change, du moins en apparence…

Eh bien, en fait, pas tant que cela! L’ETH zurichois (autrement dit l’Ecole polytechnique) peut ainsi dédier dans son cabinet graphique une exposition aux volontés de tout conserver sous forme physique dans des archives. «Räume des Wissens» n’apparaît pourtant pas tourné vers le passé, du moins en ce qui concerne les artistes retenus par ce musée de l’œuvre dessinée ou imprimée sur papier. Il y a du reste ici cette fois aussi des photographes plasticiens. Il me suffit de citer l’Allemande Candida Höfer. Une dame sèche comme un coup de trique. On connaît d’elle des images précisément dédiées aux temples du savoir. Autant dire que la septuagénaire se retrouve «at home» dans la salle à colonnes de fonte du 101, Rämistrasse.

Encyclopédies

Mais de quoi s’agit-il au fait? Très simple. Après une exposition historique consacrée à effectuer des rapprochement plastiques entre Agostino Caracci et Hendrik Golzius (dont je vous avais parlé), précédée par une autre en hommage aux 90 ans de Franz Gertsch, l’institution se lance dans le thématique. Conservatrice à l’ETH, Laura Vuille a choisi de rajeunir le thème éternel de la volonté humaine de garder quelque part les traces complètes de son histoire ou de sa production littéraire. Le biais adopté n’est pas celui du contenu, mais du contenant. Ces temples du savoir doivent bien posséder une forme architecturale et une structure interne. Cette dernière a beaucoup fait rêver à la fin du XVIIIe siècle un homme comme l’architecte utopiste Etienne-Louis Boullée. Comment utilise-t-on aujourd’hui ces lieux, et de quelle manière les adapte-t-on aux concepts modernes?

La réponse artistique ne se révèle bien sûr pas unique, et Laura Vuille élargit volontiers son propos. Les 449 planches de Matt Mullican (un Anglais de 70 ans) relèvent encore des encyclopédies du XVIIIe, dont elles s’inspirent. Le Français Erik Desmazières (1), son aîné de trois ans, grave de manière tout ce qu’il y a de plus classique des songeries renvoyant elles aussi au Siècle des Lumières. Le Néerlandais Mark Manders, né en 1968, propose d’imaginaires «Natural Nespapers» imprimés comme ces journaux papier semblant voués de nos jours à une mort lente. «The Temple» du Belge Luc Tuymans, aujourd’hui sexagénaire, se veut plus contemporain. Connu comme peintre figuratif, ce surdoué constitue du reste l’un des poulains de François Pinault, qui l’a montré en 2019 au Palazzo Grassi. Je vous avait du reste raconté cela.

Mise en abîme

Ces têtes d’affiche, plus la cérébrale Candida (2), laissent de la place à des outsiders. Certains ont été célèbres, comme le Russe Ilia Kabakov à la fin du millénaire dernier. D’autres sont en train de le devenir, à l’image de Fiona Tan. Cette Indonésienne sort à 55 ans des cercles confidentiels pour atteindre le vrai public. C’est elle qui se montre ici la plus proche du projet initial de Laura Vuille avec «Shadow Archive» de 2019. Une longue promenade en noir et blanc parmi des rayons trop serrés, d'un usage incompréhensibles pour le profane. L’artiste ne se situe paradoxalement pas loin de l’Alain Resnais de 1956. Autant dire que tout évolue et que rien ne change en même temps. La forme même du bâtiment de l’ETH dans lequel nous nous trouvons (bien moins séduisant, sur la plan architectural, que celui, très 1910, d’en face!) le prouve. Avec des escaliers de béton parasitaires, rajoutés il y a quelques décennies, c’est comme si un savant labyrinthe s’était vu peaufiné.

Un lieu de l'ETH vu par Candida Höfer. Photo Candida Höfer, ETH, Zurich 2021.

L’autre élément qui conforte cette impression de connaissances la fois surabondantes et délaissées du fait de leur ampleur, c’est le fait que le visiteur de la Grafische Sammlung se retrouve à certaines heures seul en compagnie de toutes ces œuvres. Absolument seul. Un film tourne de manière gênante en boucle sans réels spectateurs. Ce visiteur devient du coup à la fois le regardeur des créations proposées et un personnage de l’exposition. Un accrochage qui mériterait soit dit en passant davantage de monde que cela.

Trop de tout

Cette désertification du cabinet graphique ne fait après tout que renforcer le questionnement de base. Si l’on veut vraiment tout conserver, pour qui le fait-on? Et de quelle manière, comme le rappelle Luc Tuymans dans sa série «The Temple», peut-on accéder à une masse de connaissances devenue ingérable? Les archivistes s’interrogent du reste aujourd'hui sur ce qu’il convient de laisser entrer chez eux et sur ce qu’il s’agit d’éliminer bien vite avant acceptation. Et si possible numérisation. La Bibliothèque de Babel dans un genre plus noble, celui de l’esprit, pourrait elle-même se révéler aussi instable que la Tour du même nom… Il y a trop de livres et de documents! Il y a trop de tout!

(1) J’en profite pour vous dire que Desmazières a été nommé en octobre 2020 directeur du Musée Marmottan-Monet à Paris.
(2) Candida Höfer a du reste photographié l’intérieur de l’ETH en 2005. Des images vides et glaciales. Le public peut aujourd’hui les voir à la Graphische Sammlung. Une mise en abîme, donc.

Pratique

«Räume des Wissens», Graphische Sammlung, ETH, 101, Rämistrasse, Zurich, jusqu’au 8 août. Tél. 044 632 40 46, site www.gs.eth.ch Ouvert tous les jours de 10h à 16h45. Entrée libre.

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