Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'ETH de Zurich confronte les gravures d'Agostino Carracci et d'Hendrick Goltzius

Les deux artistes se sont sans doute rencontrés en 1590-1591. L'exposition tente de leur trouver des similitudes. Elle a été prévue pour des "happy few".

"Jeune homme dessinant l'Apollon du Belvédère" d'Hendrick Goltzius, après 1591.

Crédits: ETH, Zurich 2021.

C’est une rencontre imprévue entre deux contemporains de jadis, venus d’horizons différents. Agostino Carracci est né à Bologne en 1557. Hendrick Goltzius à Brüggen (cela se trouve en Allemagne) un an plus tard. Il semble que les deux hommes se soient rencontré «en présentiel» lors d'un voyage en Italie du second en 1590-1591. De toute manière le Bolonais et son collègue, émigré à Haarlem, se connaissaient de vue. Une grande partie de leur œuvre consiste en gravures. En des temps où les images demeuraient rares, les estampes circulaient intensément, traversant volontiers les Alpes. Albert Dürer était ainsi une star en Italie dès 1500.

Le "Saint Jérôme" d'Agostino Carracci. Photo ETH, Zurich 2021.

Avant d’aller plus loin, sans doute faut-il que je vous fasse les présentations. Agostino fait partie d’une famille de peintres à qui l’art bolonais, longtemps provincial, a dû son extraordinaire essor dans les années 1590. Ses membres avaient fondé une Académie. Son frère cadet se prénommait Annibale. Il s’agissait du grand homme du clan. Son cousin Ludovico. Comme les trois mousquetaires, les Carrache (pour prendre leur nom francisé dès le XVIIe siècle) étaient en réalité quatre. Il existait aussi Antonio, le fils naturel d’Agostino. Les enfants de la main droite côtoyaient souvent ceux de la main gauche à l'époque. C’est au XVIIIe siècle seulement qu’on est devenu plus regardant sur ce genre de choses. La montée de la bourgeoisie… Agostino est mort jeune en 1602, l’année de l’Escalade genevoise.

L'homme à la main paralysée

Le Bolonais se retrouve donc confronté à l’ETH de Zurich, qui possède une admirable cabinet graphique dont je vous parle parfois, à Hendrick Goltzius. Réfugié avec les siens dans les Pays-Bas, ce dernier était très mal parti dans la vie. Un accident, survenu alors qu’il avait à peine un an, lui avait laissé une main paralysée (1). A force de volonté, l’homme était plus tard devenu le buriniste le plus virtuose d’Europe. Le plus recherché aussi, lorsqu’il s’agissait de transcrire une œuvre sous forme d’estampe. Goltzius vivait il est vrai dans une capitale du maniérisme tardif. Il avait en plus conclu un beau mariage. Veuve, sa riche épouse lui amenait un enfant tout fait. Il devait devenir le grand graveur Jakob Matham. Un collaborateur, puis le successeur. Ces victoires n’empêchaient pas Goltzius, à ce qu’on sait, d’être un grand dépressif. D’où le voyage en Italie, afin de changer des idées plutôt noires.

Une célèbre gravure de Jakob Matham d'après un dessin de son beau-père Goltzius. Photo ETH, Zurich 2021.

Le Néerlandais reste aujourd’hui connu pour ses pièces alambiquées, où l’anatomie humaine se trouve mise à rude épreuve. On connaît avant tout d’Agostino, plus célèbre en tant que peintre, des gravures religieuses plutôt classiques. Il s’agissait pour les responsables du musée logé dans l’ETH de trouver des points de convergence. Ces derniers se situent logiquement dans les œuvres les moins personnelles du duo. Celles qui reflètent le mieux non pas des personnalités distinctes, mais l’esprit du temps. L’exposition, qui se tient dans une seule et immense salle, se divise en quatre parties. Il y a les débuts, chacun de son côté. Puis l’art de Goltzius et de Carracci «entre Prague et Venise», deux des capitales artistiques de l’époque. Arrive ensuite le point de rencontre «Rome et les conséquences». Les commissaires terminent avec les portraits gravés par les deux artistes.

Passage à la peinture

Des rapports, il finit du coup par y en avoir. Il y a par ailleurs aux cimaises et dans des vitrines d’excellentes pièces, même si Goltzius a fait bien mieux en restant lui-même (2). Cela dit, ses réalisations d’après l’antique, mises sur papier à son retour de Rome, sont admirables. Celles montrant l’«Hercule Farnèse» de dos, avec des amateurs d’art vus de face, fait d’ailleurs partie des icônes de l’époque. C’est curieusement une pièce qui manque à Zurich, dont l’accrochage se révèle pourtant abondant. Mais il s’agit là d’une exposition «maison», pratiquée sans emprunts. L’ETH travaille comme de coutume avec son fonds, qui se révèle par ailleurs prodigieusement riche.

L'exposition est complétée par une application sophistiquée pour explorer les estampes. Photo DR.

Conçue par la directrice Susanne Pollack et le commissaire Samuel Vitali, l’exposition se termine en 1602, au décès d’Agostino. Il faut aussi dire qu’en 1600 Goltzius, de plus en plus souvent malade, abandonne le burin. Il le laisse à Jakob Matham, qui fera dés lors tourner la boutique. Hendrick se met alors à la peinture, couvrant parfois de très grandes toiles. Le succès sera à nouveau au rendez-vous. Cette production tardive aura notamment comme admirateur le jeune Rubens. Il faut dire qu’elle a donné lieu à des nouveaux chefs-d’œuvre, où les extravagances du maniérisme se voient tempérées par la nouvelle mode, plus classique. Quoique… Le Kunstmuseum de Bâle a ainsi retrouvé il y a quelques années dans ses réserves (elle se trouve maintenant dans les salles) une vaste allégorie pour le moins décoiffante.

Une rareté en Suisse

L’exposition n’est pas destinée au grand public. L’ETH forme une sorte de niche pour amateurs distingués. Des «happy few». Il ne fait du coup aucun travail spécial de présentation. Il s’agit là d’un choix. Reste que les expositions d’estampes anciennes se font rares en Suisse, le cabinet de Bâle se voulant plus moderne et celui de Genève ayant mis la clef sous le paillasson. Demeure Dieu merci Vevey! Le Musée Jenisch prépare en ce moment une présentation Dürer-Rembrandt. Elle devrait ouvrir dès que possible au Pavillon de l’estampe. Autant dire qu’on ne sait pas quand.

(1) Goltzius a fait deux célèbres dessins de sa main estropiée. L'une d'eux s'est vendu une somme énorme il y a quelques années.
(2) La diversité ne gênait pas Goltzius. Il s'est ainsi amusé à graver une "Vie de la Vierge", dont chaque pièce était conçue dans le style d'un de ses prédécesseurs célèbres d'Albert Dürer à Lucas de Leyde.

Pratique

«Sich Kreuzende Parallelen», Agostino Carracci & Hendrick Goltzius», ETH, 101, Rämitrasse, Zurich, jusqu’au 14 mars. Le lieu reste aujourd’hui fermé. Une prolongation semble facile. Site www.gs.ethz.ch

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