Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'espace Cyril Kobler présente à Chêne les photos de ruines signées Francis Meslet

Le Lorrain traque à travers l'Europe les lieux patrimoniaux au bord de la disparition. Il a réuni ses images dans un livre, "Mind Travels". Découvrez les tirées en grand!

Un puits au Portugal. Le lieu précis n'est pas indiqué pour éviter le vandalisme.

Crédits: Francis Meslet, Photo tirée du livre.

Un puits colossal, devenu bien moussu, semble descendre jusqu'aux entrailles de la Terre. Nous sommes au Portugal. Un cheminée de marbre, surmontée de ses stucs rococo, survit dans un salon dont le plancher s'est depuis longtemps effondré. Nous voilà en Italie. Comme partout désormais en Europe, d'immenses roues minières sont définitivement à l'arrêt. Voilà une des étapes françaises. Ces endroits abandonnés font partie de l'exposition de Francis Meslet à l'Espace Cyril Kobler de Chêne-Bourg. Un lieu voué à la photographie. Il y a là jusqu'au 25 septembre de grandes images en couleurs, toutes consacrées à des architectures qui s'en vont. Il est permis de voir là une déréliction ou au contraire la poésie des ruines, telle que les aimait tant la fin du XVIIIe siècle.

Sorti en 1986 de l'Ecole des Beaux-arts de Nancy, Francis Meslet a commencé par être designer. Puis il s'est tourné vers la communication. En tant que directeur artistique, bien sûr. Il est aujourd'hui Directeur de Création. Je ne sais pas très bien ce que cela signifie, mais le monde moderne adore ce genre de titres ronflants. Quand il a du temps, quittant ses ordinateurs, l'homme parcourt le monde. «Je dirais plutôt l'Europe. Il y a dans l'exposition l'exception notable du Japon, où j'ai notamment photographié une île abandonnée, au large de Nagasaki. Plus rien ne se passe là depuis 1974, alors que des gens y naissaient, travaillaient et mouraient là depuis un siècle au sein de la même entreprise géante. Ce complexe au bord de l'effondrement est aujourd'hui classé par l'Unesco.» Une faible garantie, selon moi. L'institution internationale semble à bout de souffle. En ruines, elle aussi.

La peur du vandalisme

Ces cinq dernières années, Mon interlocuteur a ainsi mis en boîte plus de 600 lieux. «Je suis originaire de Lorraine. J'ai donc commencé par des friches industrielles. Puis j'ai développé mes antennes. Nous faisons parfois des expéditions à plusieurs photographes, mais en toute discrétion. D'abord, l'accès à nombre de ces édifices est interdit, ne serait-ce que pour ses conditions de sécurité. Ensuite, révéler l'emplacement d'un lieu le met en danger. Le vandalisme commence tout de suite. Il y a des tags, des incendies volontaires... Vous ne pouvez pas imaginer à quel point les gens peuvent se montrer dévastateurs quand ils échappent aux regards. C'est le cas en France, en Allemagne, au Portugal... Il n'y a quand Italie où les gens peuvent parfois se montrer respectueux.» Francis Meslet a ainsi pu y photographier des villas dont les meubles restaient curieusement en place. Cela dit, tout un chapitre de son livre «Mind Travels», paru aux éditions du même nom, peut se voir consacré aux pianos. Il est vrai qu'un tel instrument demeure difficile à voler...

Une spécialisation dans le sacré. Photo Francis Meslet tirée du livre.

Qu'est-ce qui a poussé à l'abandon? Pour les bâtiments voués au travail, c'est la désindustrialisation, naturellement. «Le reste est le fruit d'indivisions mal gérées. D'héritages non assumés. De désaffections religieuses. Je me suis ainsi spécialisé dans le patrimoine sacré en Europe. Il va faire l'objet d'un second livre, prévu pour fin 2020.» Le phénomène devrait encore s'accentuer. Stéphane Bern, toujours lui, a lancé il y a peu le chiffre de 2000 châteaux à vendre en France. Comme ils ne trouveront pour la plupart pas d'acheteurs... Que voulez-vous? Plus personne ne veut passer sa vie au chevet d'un monument en péril. Voire même vivre dans un bâtiment ancien isolé. Un de mes amis me racontait encore l'autre jour que la plupart des châteaux romands «même en bon état, même avec la fortune allant avec» n'arrivait pas à trouver un repreneur dans la famille. L'Eglise, elle, n'en finit plus de mettre des clefs sous des portes sans trop oser mettre à l'encan.

Résurrections improbables

La photo documente et archive. Elle donne aussi à rêver. Les images de déclin et de mort ont la cote. Le travail de Francis Meslet se situe ainsi dans toute une mouvance. Je citerai pour commencer le désormais classique album d'Yves Marchand et de Romain Maffre, «The Ruins of Detroit», paru en 2010. La chute vertigineuse de la capitale automobile rendu évident le phénomène en pleine ville (et quelle ville!), alors qu'il se limite généralement aux campagnes. Il y a eu tout récemment «Italie abandonnée» de Robin Brinaert chez Jonglez. Une maison ayant du reste lancé une collection pour ce qui est devenu un genre. Vous y trouverez aussi bien l'Amérique que les asiles, les cinémas (qui sont depuis les années 1960 les édifices les plus touchés par ce phénomène, avec la fermeture des véritables cathédrales conçues au temps du muet) ou le Japon.

Francis Meslet. Photo Pilote Communication

N'y a-t-il donc aucun espoir des restauration, ou pour tout dire de rédemption? Si. Mais presque par hasard. Il faut la conjonction d'une possibilité économique et d'une volonté politique. Arrivé presque au dernier stade de la décrépitude, le cinéma Louxor de Paris, construit à Barbès dans le style pharaonique en 1921 par l'architecte Henri Lipcy est un de ces miraculés. Je pourrais dire la même chose du Mimamare, qui avait brûlé il y a des décennies au-dessus de la gare de Gênes. L'hôtel a rouvert flambant neuf. A Londres, où l'on fait pourtant peu de sentiments (du moins en ville), l'extravagant hôtel néo-gothique de la gare Saint-Pancras, fermé en 1939, a subi un lifting de choc. Après avoir été voué à la pioche, puis classé, il a bénéficié de l'immédiate proximité de l'Eurostar. Cet établissement de super-luxe fait symboliquement aujourd'hui partie du groupe Renaissance. Plus près de nous, le rachat et le début de restauration du château de Hauteville, au dessus de Vevey, tient lui aussi du miracle,

La Savoie aussi

Mais revenons à Francis Meslet. Il était donc de passage à Genève. Pour venir l'exposition chez Cyril Kobler, bien sûr. Mais pas uniquement. Il revient d'un château abandonné en Savoie. Un département où il s'en trouve beaucoup. «J'ai aussi rendez.vous, mais pour une fois c'est très officiel, à Aix-les-Bains afin de photographier les thermes romains, fermés au public depuis trop longtemps.»

Pratique

«Francis Meslet, Photographe du silence», Espace Cyril Kobler, 52 bis, route de Genève (c'est au fond d'une cour), à Chêne-Bourg, jusqu'au 25 septembre. Té. 022 348 05 36, site www.cyril-kobler.com Ouvert les mardis, mercredis et jeudis de 14h30 à 19h. Le livre , 152 pages, a donc paru chez Mind Travels.

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