Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'escalade des prix du marché ne met-elle pas en péril les finances des musées?

Un Bacon à 84,6 millions de dollars c'est cher. Comment les institutions possédant des dizaine d'oeuvres de ce niveau peuvent-elles encore assurer leurs collections?

Le Roy Lichtenstein à 46,2 millions de dollars.

Crédits: Succession Roy Lichtenstein, Christie's, New York 2020.

Ouille, ouille, ouille! Un Bacon à 84,6 millions de dollars c’est cher, surtout si le triptyque en question se situe seulement dans la moyenne supérieure des œuvres de l’artiste irlandais. Et 44,6 c’est hors de prix si l’on pense que le Roy Lichtenstein vendu cette somme dans l’année n’appartient pas à la meilleure période de l’artiste américain. Je ne sais pas si vous avez lu mon article se situant une case immédiatement en dessus de celui-ci. Sinon, je vous y renvoie, comme des enfants punis. Il énumérait les dix œuvres d’art les plus chères vendues en 2020 dans le monde, et le Bacon se situait en No 1.

Une telle escalade des prix, pour des œuvres ne pouvant guère postuler au titre de chefs-d’œuvre, fait réfléchir. L’une de mes pensées va aux musées possédant l’équivalent de ces Bacon, de ces Lichtenstein ou de ces Twombly. Eux, qui souffrent déjà en ce moment de la désaffection involontaire du public, et donc d’une chute de leurs recettes (capitales pour leur survie aux Etats-Unis), se retrouvent du coup avec des assurances impossibles à payer. Comment assumer des chiffres aussi stratosphériques quand ils possèdent non pas un seul Lichtenstein, mais dix ou vingt? Les sociétés d’assurances, qui sont tout sauf des bienfaitrices de l’humanité, leur consentent-elles des prix de gros? Ou alors rien n'est-il assuré?

Prix chinois

La chose vaut également en Suisse. Si les institutions de notre pays ne comptent, sauf erreur de ma part, aucun Hockney (il s’en est vendu en 2020 un, pas terrible, à 41 millions de dollars), ils regorgent de Twombly, de Barnett Newman (lui n’ayant trouvé de client qu’à 30,9 millions de dollars) ou de Lichtenstein. Le Kunstmuseum de Bâle est le premier musée au monde à avoir acquis un Newman dans les années 1950, d’où la reconnaissance éternelle du peintre, puis de sa fondation. Ils se sont montrés d’une exceptionnelle générosité. La Fondation Beyeler croule sous les Lichtenstein, même si de telles toiles ressortent à mon avis davantage de la «déco» que de la peinture. Idem pour les Bacon, qui me paraissent des créations nettement plus solides.

Mais c’est le Rietberg de Zurich qui me semble le plus à plaindre. Je viens de vous parler de son actuelle exposition sur le paysage chinois traditionnel, intitulée «Nostalgie de la nature». Il y a là des créations à l’encre anciennes souvent données vers 1970 par un monsieur Drenowatz dont l’institution elle-même ne semble pas (ou plus) savoir grand-chose. J’ai écris à ce sujet à sa direction. Eh bien, si je considère les 76,6 millions obtenus pour des rochers peints par Wu Bin en 1610 ou les 39,4 pour les cavaliers déployés vers 1300 par Ren Renfa, la tête me tourne. Il doit bien y en avoir aux murs de l’institution zurichoise, qu’il faudra un jour sévèrement garder à la demande des assurances, pour un milliard. Il faut dire que les prix des grandes peintures chinoises lettrées ont été multipliés par plus de 50 en trente ans. Septante-cinq fois même dans le cas du Wu Bin. La faute à qui? A l’augmentation du nombre des super riches en Chine, bien sûr! Mais aussi aux musées, qui amènent par les collections à une raréfaction des pièces importantes sur le marché. Le serpent se mord ainsi la queue...

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