Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les enseignes parisiennes de Roxane Debuisson font un malheur à Drouot

L'excentrique vieille dame est morte en 2018 à 91 ans. Dans les années 1960, elle avait sauvé ce qu'elle avait pu du patrimoine mineur parisien. A part cela, elle adorait la grande cuisine.

L'appartement de Roxane dans le IVe arrondissement.

Crédits: Etude Christophe Lucien.

Le patrimoine, ce ne sont pas que des églises et des châteaux. Il a du reste fallu en France que Stéphane Bern le rappelle lui-même, tant l'homme se voyait suspecté par des universitaires de se limiter à ce haut de gamme par ferveur néo-royaliste. Il existe aussi ce que l'on appelle «le patrimoine mineur», même si l'adjectif déplaît à certains en nos temps d'égalitarisme forcené. Il s'agit là d'objets plus modestes Ou liés à la mémoire. Or, comme chacun sait, cette dernière se perd avec le temps. Un temps qui est pour d'autre de l'argent. Détruisons donc ce patrimoine pour faire un moderne qui rapporte!

Enseigne peinte de coiffeur, vers 1900. Photo Etude Christophe Lucien

Roxane Debuisson, dont une partie de la collection s'est vue dispersée le 18 mars à l'Hôtel Drouot, faisait partie des gens qui préservent. Il y en a comme ça quelques-un(e)s par génération. Elle avait sagement commencé par des cartes postales anciennes. Puis, en 1962, ce fut le déclic. En passant non loin de chez elle, rue de Birague dans le IVe arrondissement, elle a vu s'écrouler une enseigne de coiffeur, avec une belle boule de verre qui s'est pulvérisée sur le trottoir. «C'est là qu'elle a compris que tout allait disparaître», raconte l'une des ses filles, Florence, dans «Le Parisien». Roxane s'est mise à courir en tous sens dans Paris, «avec nous dans ses jupes». Il s'agissait «de sauver ce qu'elle pouvait.» Tout entrait ainsi dans l'appartement, il est vrai immense, que la famille occupait boulevard Henri IV. Des images en ont pieusement été faites avant la vente, qui survient après la mort de Roxane en juillet dernier à 91 ans. Notons qu'il en existait d'autres, fort belles mais en noir et blanc. La défunte était l'une des meilleures amies de Robert Doisneau.

Une fortune née de l'informatique

Mais attention! Il ne faut pas imaginer une pauvresse amassant des trésors en dépit de tout. Roxane était richissime. Son mari avait fait tôt fortune en comprenant l'avenir de l'informatique. Le passé côtoyait le futur dans le couple. La cotation précoce de sa société d'ingénierie en bourse avait produit des miracles. Roxane, qui était très gourmande, jura alors de ne plus jamais faire la cuisine. Elle mangerait tous les jours à une table étoilée, où elle se rendrait avec sa Rolls, ancien modèle. Elle a fini par connaître tous les grands chefs, avec lesquels elles organisait des dîners. Il y avait aussi ses petits déjeuners, conçus par les pâtissiers vedettes, au Crillon. Voilà ce qui s'appelle vivre sur un grand pied! A l'enterrement de la dame, les observateurs des revues culinaires ont du reste compté. Il y avait une quarantaine de cuisiniers, et non des moindres, présents.

Les escargots acquis par le Musée Carnavalet. Photo Etude Christophe Lucien

Cette excentrique, dotée à ce qu'on dit d'un solide caractère, avait amassé de tout. Des enseignes, bien sûr, mais aussi des réverbères ou des fragments de stations de métro démolies. André Malraux, qui détestait l'Art nouveau, a par exemple laissé détruire la fabuleuse station Bastille d'Hector Guimard, alors qu'il était ministre de la culture. Il arrivait à Roxane d'acquérir un décor entier, comme celui de la Boulangerie des statues. Tout disparaissait à grande vitesse dans le Paris des années 60. Il aura fallu le ministère Jack Lang, à partir de 1981, pour procéder aux premiers classements «mineurs». Au départ, il semble que la dame ait pensé léguer le tout à Carnavalet. Les tractations n'ont pas abouti. Et cela avant même que la nouvelle direction de mette en place, avec d'interminables travaux pour aboutir à une scénographie dont on craint déjà le pire. «Dans son testament, il était écrit qu'elle voulait une belle vente», racontait cette fois son autre fille France. «Elle a toujours préféré que ses objets puissent aller vers des gens qui les aiment vraiment.»

Une vente "Paris je t'aime"

La vacation en question a été organisée à Drouot par Christophe Lucien, de Nogent-sur-Marne. Il faut dire que l'homme semblait idoine pour procéder à une telle dispersion. Il organise chaque année une vente intitulée «Paris, je t'aime». Les estimations restaient plus que modestes. Elles partaient à 5 euros (si cinq!) pour culminer à 1500-1600 avec l'enseigne à l'éléphant, datée 1840, qui ornait jadis la boutique d'un grossiste en cafés. Comme de bien entendu, les prix sont montés très haut. Carnavalet, qui ne pouvait plus que préempter, a dû se contenter de huit objets sur les dix prévus, explique Didier Rykner dans «La Tribune de l'art». Les autres lui sont passés sous le nez faute de fonds (1). Il faut dire que l'enseigne aux deux escargots (2) lui a tout de même coûté 12 750 euros frais compris.

La Rolls de Roxane devant le Crillon. Photo du site Forum-Auto-Caradisiac

On voit que la situation s'est améliorée depuis 1962. Ce qui est acheté, et donc payé, semble provisoirement épargné. Reste que nombre de municipalités ne comprennent toujours pas ce genre d'enjeux patrimoniaux. Il faut dire qu'elles ne savent déjà pas très bien ce qu'est le patrimoine. Elles devraient ainsi se préoccuper aujourd'hui des enseignes au néon, très menacées... Un seul exemple. Genevois bien sûr. Vous connaissez notre ville. Je me souviens d'avoir assisté (c'était à la Villa Sarasin du Grand-Saconnex) à la vente après fermeture du légendaire magasin A l'Ours de Berne. L'ours géant, qui faisait face à l'horloge fleurie du Jardin Anglais, a été mis comme le reste à l'encan. Eh bien vous croyez que la Ville aurait bougé de petit doigt? Pas du tout, alors qu'il existe pourtant une institution pour le Vieux Genève, la Maison Tavel! L'ours est parti pour une somme coquette à l'étranger. Notez qu'il n'a pas été acquis par un collectionneur d'enseignes, mais d'ours de toutes natures. Au moins il existe encore quelque part.

(1) Je ne sais pas combien a réalisé l'éléphant. Nous sommes beau être à l'heure du virtuel. Drouot publie très tard ses résultats complets.
(2) Il en subsiste une autre in situ, avec bestiole dorée géante, sur le restaurant L'escargot Montorgueil, rue Montorgueil à Paris.


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