Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Stanze del Vetro retracent à Venise la carrière du designer verrier Thomas Stearns

L'Américain a produit deux ans à peine chez Venini de 1960 à 1962. Il a alors donné des pièces très nouvelles. L'une d'elle s'est récemment vendue pour 737 000 dollars. Tout augmente!

Un vase asymétrique et un "bonnet de doge".

Crédits: Succession Thomas Stearns, Stanze del Vetro, Venise 2019.

Il reste un inconnu pour la plupart. Selon les amateurs de verres vénitiens du XXe siècle, il s'agit en revanche d'un maître. Vous ne me croyez pas? Très bien. Sachez qu'en juillet 2018, un exemplaire de «La Sentinella di Venezia» de 1962 de Thomas Stearns s'est vendu 737 000 dollar chez Wright, une maison de ventes aux enchères de Chicago spécialisée dans le design. Un record, mais pas tout à fait imprévu. Deux ans plus tôt, Sotheby's était parvenu à tirer 612 000 dollars de deux «Façades de Venise» de la même année 1962. Notez que l'on vient de faire mieux dans ce genre en pleine expansion. Il y a quelques jours, Christie's envoyait un communiqué victorieux. La multinationale venait de vendre un vase de la maison Barovier des années 1910 pour 707 250 livres, soit environ 900 000 francs. Il y a intérêt à faire attention à la casse!

Mais qui est ce Thomas Stearns, qu'exposent aujourd’hui les Stanze del Vetro sur l'île San Giorgio de Venise? Un Américain. L'homme était né à Oklahoma City en 1936. Passionné d'arts dits alors décoratifs, il avait étudié à Memphis, puis à Cranbrook. Il s'y était spécialisé à la fois dans le textile et le verre, réalisant des expériences avec ce dernier, débité sous forme de plaques. Celles-ci l'ont vite fait remarquer. En 1960, le débutant a donc bénéficié de deux bourses. L'une provenait du gouvernement italien. L'autre était un Fulbright Travel Grant. Elle lui ont permis de trouver une place chez Venini, l'un des plus prestigieux fours de la Lagune. Stearns tombait à pic. Paolo Venini, à qui le Stanze del Vetro ont récemment consacré une rétrospective, venait de mourir, laissant sa firme dans le désarroi. Il lui manquait un designer. A 24 ans, Stearns se retrouva propulsé à la tête créative de la maison, alors dirigée par Ludovico de Santillana. Il devait remplir en quelques mois les espoirs mis en lui.

Pièces uniques et petites séries

Stearns a créé pendant deux ans des pièces uniques et des petits séries. Rien à voir avec l'ordinaire de Venini. Il avait l'avantage de collaborer avec un souffleur vedette, «Checco» Ingaro. Pas de créations à Murano sans exécutants de premier ordre! Le duo développa des pièces asymétriques, avec des mélanges de matières opaques et transparentes. Ils devaient rappeler l'aspect de la ville, d'où les noms choisis comme cette «Sentinella du Venezia» exécutée à seulement trois exemplaires, dont un s'est cassé en cours d'exécution. Ce morceau  figure dans l'exposition avec une sentinelle intacte. J'ignore si c'est celle conservée par l'artiste (on la voit sur son bureau dans le film d'accompagnement projeté dans une petite salle) ou l'autre. Mais d'aucuns murmurent qu'il y aurait en fait eu quatre versions. Sans compter les faux. Stearns serait aujourd'hui très imité.

La "Sentinella", à droite. Photo Succession Thomas Stearns, Stanze del Vetro, Venise 2019.

En 1962, Stearns participa à la Biennale, organisée à l'époque les années paires. Elle comportait jusqu'en 1968 une section dédiée au verre, genre vénitien s'il en est. Sa contribution remporta un grand prix à cette XXXIe Biennale. Une récompense qui lui fut retirée en raison de sa nationalité américaine. Le verre demeurait réservé aux Italiens. Stearns quitta alors Venini, sans qu'on sache si c'est par frustration. Il ne devait pas revenir à Venise. De retour au pays, l'homme se voua à la sculpture textile. Il arrivait sans doute trop tôt. La chose ne passait pas pour du grand art dans les années 1960. Ses quelques expositions ne rencontrèrent pas les succès prévus par la Willard Gallery, où il resta de 1964 à 1976. Stearns se tourna alors vers l'enseignement. Il donna des cours jusqu'à sa retraite en 2001 à Philadelphie. L'Américain est mort en 2006. Oublié. Il a été remis en selle par la fantastique ascension du verre vénitien du XXe siècle ces dernières années.

Présentation très dépouillée

Offertes au public, dans la mesure où l'accès aux Stanze del Vetro reste gratuit grâce au mécénat de la Pentagram Stiftung, les expositions de l'île San Giorgio possèdent toujours la même dimension. Les salles paraissent cette fois immenses pour le contenu. Quatre-vingts pièces seulement. Autant dire que le décorateur a dû multiplier les agrandissements photographiques, dont certains viennent boucher les vitrines murales. Les autres cages de verre exposent les œuvres au compte-gouttes. L'immense espace final n'en propose que dans le noir que cinq, dont la sentinelle et demi. L'impression de dépouillement n'est pas désagréable. Beaucoup d'artifices évitent la sensation de vide.

Stearns, vers 1960. Photo R. Stanze del Vetro, Venise 2019.

Il fallait aussi que la création de Thomas Stearns tienne le coup. C'est le cas. Il s'agit en plus d'objets peu vus, étant donné leur rareté. Le nombre des prêteurs se révèle plus élevé que de coutume aux Stanze. Collectionneurs et musées ne détiennent en général qu'une ou deux pièces de cette étoile filante du verre. Autant dire que ces créations très subtiles ne seront sans doute pas réunies une nouvelle fois. Il a fallu la diplomatie et le carnet d'adresses du commissaire Marino Barovier pour y parvenir. Alors faites le voyage!

Et après?

On ignore ce que les Stanze proposeront comme prochain thème en 2020 Il y a déjà sept ans que ce lieu d'expositions est en activité. Jusqu'ici, sur le plan vénitien, il s'est confiné à la production de Venini. Celle qui intéresse visiblement David Laudau, le mécène se cachant derrière Pentagram. Il semble pourtant qu'aujourd'hui le tour de la question soit fait. Des maisons comme Barovier, Aureliano e Toso, Salviati, Seguso ou Barbini attendent. Elles ont parfois été montrées par le musée de Murano, récemment agrandi il est vrai. Mais il faudrait faire davantage pour elles. Il sera intéressant de voir où se dirigeront désormais les regards des Stanze.

Pratique

«Thomas Stearns alla Venini, Le Stanze del Vetro, isola San Giorgio, Venise, jusqu’au 5 janvier 2020. Tél. 0039 041 522 91 38, site www.lestanzedelvetro.org Ouvert tous les jours, sauf mercredi, de 10h à 19h.

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