Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les scouts américains vont vendre leurs Norman Rockwell. Mais qui est donc ce peintre?

Mort en 1978 à 84 ans, l'homme était alors considéré comme un illustrateur. L'hyperréalisme (et le patriotisme) en ont fait une star valant des millions.

Vertus ancestrales. Puritanisme. Patriotisme. Le monde scout selon Rockwell.

Crédits: Succession Norman Rockwell.

La nouvelle de base n’offre rien de surprenant. Le scoutisme américain se porte mal. Normal! Depuis 2012, ce qui fait tout de même presque une décennie, les plaintes pour abus sexuels sur des mineurs se sont multipliées. On va finir par les traiter en gros. 85 000 dossiers, voire 100 000, cela devient tout de même beaucoup. L’organisation a sérieusement confondu l’amour des enfants et la pédophilie. Au final, la chose va lui coûter cher. Très cher. On parle de 300 millions de dollars. Je veux bien qu’en une année où le nouveau gouvernement américain sort des milliards d’un cornet-surprise, la somme puisse faire pauvre. Mais il faudra tout de même les débourser, les fameux millions! Autrement dit liquider pour ça les bijoux de famille, sans que je mette à cette expression le sens graveleux qu’elle aurait chez le San Antonio de Frédéric Dard.

Heureusement pour lui, le mouvement aujourd’hui mis en faillite dispose tout de même de réserves. L’une n’eut pas été évidente il y a une trentaine d’année. Il s’agit des œuvres créées par Norman Rockwell (1894-1978) pour le mouvement fondé par Lord Robert Baden Powell en 1909 de l’autre côté de l’Atlantique. L’artiste new-yorkais a notamment créé pour les scouts des calendriers. De nombreux calendriers, puisque le premier remonte à 1913 tandis que le dernier date de 1971. L’homme avait dû jouer sur l’image stéréotypée de cette organisation à la fois pré-écologique et para-militaire. Il avait ainsi donné des variations sur un thème bien connu. Mais après tout, Norman se révélait habitué aux commandes et aux contraintes. N’a-t-il pas été LE dessinateur (à mon avis nettement plus inspiré) du «Saturday Evening Post» américain de 1916 à 1963?

46 millions pour une toile de 1951

Les scouts, ou plutôt leurs liquidateurs, vont donc vendre ce patrimoine. Au moins une partie. Il leur reste du cher homme 59 œuvres. Il s’agit sans doute là du plus important stock de Norman Rockwell après celui du musée créé à sa gloire dans la bourgade de Stockbridge. Un village de moins de 2000 âmes, perdu dans le Massachusetts. L’endroit choisi par l'artiste pour sa retraite, et où il est mort. Les œuvres du maître demeurent autrement rares sur le marché. Elles y sont par conséquent attendues et recherchées. En décembre 2013, Sotheby’s avait créé la sensation en vendant «Saying Grace», peint en 1951, pour 46 millions de dollars. La firme n’en espérait alors que la moitié. Quant aux Européens, il n’auraient sans doute même pas mis le dixième de cette somme sur la table. Mais il faut préciser que, souvent reproduit, «Saying Grace» tient aujourd’hui de l’icône. Un peu à la manière d’«American Gothic» de Grant Wood.

Qu’est-ce qui attire le public dans ces œuvres hyper-réalistes extrêmement virtuoses où l’auteur se permet parfois juste un brin de caricature? Le fait qu’elles participent à ce que l’on nomme aux Etats-Unis même l’«Americana». Le mot ne désigne pas qu’un courant musical. Le genre donne par ailleurs une vision idéalisée du pays profond, plongé dans ses racines ancestrales. Il s’agit là de l’Amérique des champs par rapport à celles des villes (1). L’«Americana» se réfère volontiers aux pionniers. Il vante les vertus simples et archaïques par rapport aux dérives modernes. «Saying Grace» montre ainsi une grand-mère et un enfant priant dans un restaurant urbain sous l’œil narquois des autres clients. Ce sont les premiers qui ont raison. Si urbanisation il y a chez Rockwell, nous sommes normalement avec lui dans une bourgade provinciale. Blanche. Le monde du dessinateur n’a rien de multiculturel. Mais le public du «Saturday Evening Post» aurait sans doute été surpris, voire choqué de retrouver dans ces grandes planches des «gens de couleur», comme on disait alors. Il ne faut pas refaire l’Histoire en utilisant, comme on le fait sans cesse en 2021, le filtre du présentisme.

Plus de mal à être populaire

En son temps, Rockwell ne passait pas pour un peintre. Du moins pas pour un vrai. Il s’agissait d’un illustrateur, ce qui en faisait une sorte d’artisan. Le «Dictionnaire de la peinture anglaise et américaine» publié par Larousse en 1991, qui a longtemps fait référence, ne le mentionne même pas. C’est sans doute l’hyper-réalisme, puis une forte attention accordée au «low» par rapport au «high» qui ont porté notre homme au pinacle. Il était en plus «pop», en ce sens que Rockwell restait une figure très populaire. Depuis Andy Warhol et les autres, le fait de ne pas s’adresser à une élite devient un plus, alors qu’il constituait jusque là un moins. Aucun milliardaire n’aurait osé accrocher du Rockwell sur ses murs en 1960. La chose est aujourd’hui possible… à condition d’en trouver un à vendre.

Les scouts vont bien involontairement remplir cette demande en Rockwell. Un désir pour lequel les musées n’auront joué aucun rôle (2). La carrière posthume de l’artiste se construit en effet sans grande rétrospectives, ni énormes publications de luxe dans des éditions agressivement culturelles. Norman, ce serait plutôt Taschen, qui lui a du reste dédié un album dès 2006. Reste encore à savoir combien d’œuvres ce micro-marché va pouvoir aujourd’hui absorber. Cinquante-neuf d’un coup, c’est sans doute beaucoup. Il y aurait intérêt à les proposer, sous une forme perlée, sur plusieurs années. Mais je doute que les victimes scoutes aient encore envie d’attendre la saint Glinglin pour toucher leurs indemnités…

(1) Il existe un courant «Americana» très fort au cinéma. Il commence à la fin des années 1910 par les chefs-d’œuvre de David Wark Griffith pour arriver à Terrence Mallick en passant par les drames de Douglas Sirk situés dans des petites villes traditionnelles un peu puritaine.
(2) Je dois tout de même signaler en Europe l’exposition Rockwell du Mémorial de Caen en 2019.

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