Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les opposants à la Cité de la Musique genevoise s'unissent avant le vote du 13 juin

L'énorme projet financé par la Fondation Wilsdorf ne fait pas que des heureux. Retour sur un bâtiment qui questionne le rôle financier des privés dans la ville.

La Cité de la Musique sur le plan de Genève. C'est gros!

Crédits: DR.

«NON à cette Cité de la musique». Les mots barrent l’affiche d’un rouge criard. Comme souvent, il y a trop de choses écrites sur cette dernière. Dame! Les opposants ne le sont pas tous pour les mêmes raisons. «130 grand arbres abattus», disent les écologistes. «Des dettes pour le futur», ajoutent les partis de gauche. «Un bâtiment de béton et d’acier démesuré», complètent les défenseurs d’un patrimoine bâti, ici représenté par la villa Les Feuillantines. Brandissant des billets de mille, une main tient la maquette de l’édifice. Elle vient écraser un hectare de verdure, place des Nations. Autant le dire tout de suite. Je suis d’accord avec tout le monde. Mais pas pour le choix du graphiste. J’ai l’impression de voir un avatar des placards d’extrême droite que produisait, entre les deux guerres puis dans les années 1960, un Noël Fontanet faisant flèche de tout bois.

Je vous ai déjà parlé de la demande de référendum contre cette Cité voulue par quelques notables locaux avec la générosité, selon les initiants intéressée, de la Fondation Wilsdorf. Celle qui «ne dit pas son nom», mais «manipule la vie culturelle genevoise.» La campagne de signatures a commencé au pire moment. Les gens restaient confinés. Elle a abouti, à la surprise des partis du centre. Le nombre de noms recueillis a même largement dépassé celui requis par la loi. Il faut dire que pour une fois, les quatre associations entendant sauver le patrimoine naturel et construit de Genève se sont mises d’accord. Pour ce qui est des partis politiques, c’est toujours la même entente. Moins contre nature qu’il peut le sembler de prime abord. Il y a d’un côté une gauche plus rouge que rose (1). De l’autre une droite musclée, mais non extrême. Comme pour le Musée d’art et d’histoire en 2016! Morten Gisselbaek et Eric Bertinat peuvent donc avancer main dans la main.

Trop pour le classique

L’argumentaire reste peu ou prou le même qu’avant la récolte des signatures, maintenant qu’on approche de la date d’une votation prévue le 13 juin. Maître de cérémonie dans une conférence de presse qui s’est tenue au Grütli le mardi 20 avril, Julien Dumarcey a refait les bons comptes. Ils ne font ici pas les bons amis. Genève est «une monoculture sous perfusion». Côté sonore, la Ville reste «tournée à 95 pourcent vers la musique classique», que Béatrice Graf, jazzwoman cotée en Suisse, a assuré dans le public «en déclin». Limité à un million d’habitants, le Grand Genève compte «plus de 80 salles de spectacles et de concerts, trois nouvelles étant en projets.» Chouchouté, l'OSR peine déjà à remplir le Victoria Hall, alors que le public se battait jadis pour suivre ses «Concerts d’abonnement». Aujourd’hui, Genève possède le triple de capacité classique que Berne ou Zurich, villes à mon avis bien plus importantes sur le plan international (2). Et que propose-t-on afin de répondre à cette situation pléthorique? «Un paquebot de plus de 40 mètres de haut et de passé 140 mètres de long». Le monstre. «La Cité prévoit 650 concerts et manifestations par an», explique Julien. «Un nombre délirant par rapport à la demande, plus que largement comblée à l'heure actuelle.»

Ajoutez à cela la disparition d’arbres centenaires. Voire même plus vieux. Le poumon vert. Le sanctuaire. Des menaces sur un crapaud très rare, par ailleurs protégé. Importants pour la diversité, les batraciens! La démolition d’une villa magnifique, même si l’historien de l’architecture David Ripoll la juge «intéressante» et non pas «remarquable. «Mais que vaut l’opinion d’un historien fonctionnaire d’État?», entend-on perfidement dans la salle. Bref, vu l’abandon auquel est laissé la propriété depuis des décennies, un biotope unique va disparaître au profit d’un bâtiment «inutile, ruineux (en dépit du mécénat) et énorme». Personne, derrière le micro, n’a osé juger publiquement l’architecture de Messieurs Pierre-Alain Dupraz et Gonçalos Byrne. Elle me semble pourtant se situer au niveau zéro. Peter Zumthor ou David Chipperfield font autrement mieux. Les intervenants préfèrent dire que ce montre anti-écologique va écraser la Place des Nations pour en faire un simple parvis et réduire la route menant en France à un goulet.

Une couronne contestée

Ce dont ont en revanche fini par parler les opposants, c’est du rôle que la Fondation Wilsdorf tend à jouer. Elle est devenue à Genève un département de la culture bis, déversant des millions par centaines (ici 300) «pour le plus grand profit des entrepreneurs et bétonneurs.» Plus celui de l’image de Rolex, bien sûr! Une entreprise qui s’est déjà annexé une Biennale comme Venise, où elle a pris la place plus discrète de Swatch. «Il ne manquera plus que la couronne de Rolex sur le toit, face au Palais des Nations. Une triste image pour Genève, ville internationale.» Les entreprises n’entretiennent pas les mêmes objectifs promotionnels que les mécènes privés, si présents à Bâle. Personne n’a prononcé mardi au Grütli le nom de Jean Claude Gandur, derrière le Musée d’art et d’histoire il y a cinq ans. On sait que l’homme d'affaires avait posé à l’orientale des conditions draconiennes, en pensant qu’elles ne seraient de loin pas toutes satisfaites. Genève s’était aplatie comme une carpette, ce qui avait amené à un référendum gagné à la surprise de la Ville. David contre Goliath. Le pot de terre contre le pot de fer. On verra ce qu’il en ira le 13 juin. Les Genevois remettront-ils cette fois les pendules (celles de Rolex, bien sûr!) à l’heure? Ce n’est pas encore gagné...

(1) Je n'ai pas vu les Verts, officiellement contre la Cité, au Grütli.
(2) Petite question. Sur le plan culturel, Genève possède-t-elle même aujourd’hui une importance nationale? Pas sûr… Les regard confédéraux seraient plutôt tournés vers Lausanne.

N.B. Un participant à la conférence de presse a par ailleurs soulevé un petit lièvre. Avant qu'on construise une Cité de la Musique, ne faudrait-il pas que la Ville achève de démolir, au bout de deux ans, le Grand Théâtre provisoire, de l'autre côté de la place des Nations?

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