Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les musées suisses ont presque tous fermé après les restrictions du vendredi 13

Le Conseil fédéral a serré la vis, à cause de la pandémie. Vaud et Genève ont sur-réagi. Zurich et Berne se tâtent. Bâle semble victime de ses succès publics. Trop de monde!

"Le taureau des Alpes" d'Eugène Burnand, superstar du MCB-a de Lausanne. Les collections permanentes du musée ont ouvert et fermé le même jour.

Crédits: Jean-Christophe Blatt, Keystone.

Tout a commencé un vendredi 13, comme dans un film d’horreur américain. La journée avait plutôt bien débuté. Le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, où je me trouvais, inaugurait même ce jour-là son nouvel espace permanent pour les collections et une petite exposition temporaire du genre prise de tête dédiée à la Russe Tau sMakhacheva. Un bruit insistant courrait cependant dans les corridors. Le Conseil Fédéral allait s’exprimer, ce qui n’est pas bon signe en ce moment. Il allait soit ordonner la fermeture immédiate des bibliothèques et musées, soit proposer une forte réduction à leur accession publique. On risquait ainsi de passer de mille personnes admises à la fois à cent, voire à cinquante. Une brutale cure d’amaigrissement. Les produits Taillefine de Danone sont battus à plate couture.

La chose n’a pas manqué, mais avec des effets divers. La Suisse, ai-je besoin de vous le rappeler, constitue une confédération, avec ce que cela suppose de particularismes (et cela même si les Länder allemands font aussi fort dans le genre). Vaud a très vite réagi. Fermeture de tous les musées du canton dès le lendemain. La carte blanche à Taus Makhacheva ne sera du coup restée visible qu’une seule journée(1). On peut certes le comprendre pour le MCB-a, où l’exposition «A fleur de peau» sur la Vienne 1900 marche (hélas?) très fort. Idem pour l’Elysée avec Burri ou l’Hermitage grâce à ses impressionnistes canadiens. La mesure semble en revanche disproportionnée pour le Jenisch de Vevey, dont je respecte par ailleurs le travail. Il serait bien heureux, le pauvre, de compter à l’occasion davantage de cent visiteurs à la fois! Idem pour la Maison d’Ailleurs d’Yverdon, pour laquelle le directeur Marc Atallah aurait aimé aménager des possibilités d’entrées. Idée comme il se doit refusée. Vaud entendait frapper fort pour impressionner les esprits, pour l’instant en état de manifeste surchauffe.

Genève se barricade

Genève, où l’onveut toujours faire mieux que tout le monde, a immédiatement embrayé. Les Musée de la Ville demeureront fermés pour une période indéterminée. Un laps de temps qui durera au moins jusqu’au 30 avril. Le Mamco a au départ joué les francs-tireurs en apposant sur son site un message contenant la noble phrase: «Nous croyons qu’en ces temps difficiles, l’accès à la culture doit être plutôt maintenu que supprimé.» Le Centre d’Art contemporain, où il n’y a jamais un chat, tenait à peu près le même langage. Ils se sont faits remettre à l’ordre par les autorités dès le samedi 14mars. Le carton a changé de langage de tout au tout. «La responsabilité de notre institution vis-à-vis de la santé de notre communauté prime sur nos missions culturelles.» «Il faut savoir s’adapter», a répondu avec sobriété un conservateur du musée d’art moderne et contemporain à mon message. Heureusement néanmoins que le bâtiment du Mamco possède un toit plat. La chose empêche d’y poser une girouette. Il ne me semble (je dis bien «me semble») ne rester ouverts à Genève que les musées Baur et Barbier-Mueller, la Fondation Bodmer étant fermée de toute manière pour montage d’exposition et le MIR ayant jeté l’éponge.

"Gravity and Grace" de El-Anatsui, dont la rétrospective a débuté à Berne le 13 mars. Photo El-Anatsui et Gallery Jack Shainman, New York.

Ailleurs en Suisse, le Kunsthaus de Zurich a tardé à réagir. Il se tâte, le malheureux, car il aimerait bien trouver un compromis avec la Ville et le Canton. Réponse au début de la semaine prochaine. A Martigny,la Fondation Gianadda a bouclé ses portes. A Bâle, les trois «gros morceaux» apparaissaient tout de suite condamnés. La Fondation Beyeler, où l’exposition Hopper «cartonne», a immédiatement annoncé sa fermeture. Idem pour le Museum Tinguely et pour le Kunstmuseum, dont la capacité d’accueil est devenue énorme depuis l’inauguration du Neubau en 2017. Le Kunst Museum de Winterthour, lui, temporise. Il demeure en principe ouvert. Même politique à Berne. Le Kunstmuseum (2) et le Zentrum Paul Klee, dirigés par la même personne, respecteront certes les limitations fédérales. Mais ils accueilleront les visiteurs par petits groupes. «Il risque donc d’y avoir des attentes à l’extérieur», prévient le site. Légères, à mon avis. C’est depuis plusieurs jours le grand vide dans les institutions publiques. Les gens préfèrent s’agglutiner dans les supermarchés afin de faire des provisions.

Les galeries jettent l'éponge

Les galeries ellesaussi réagissent. Les vernissages simultanés du Quartier des Bainsgenevois, prévus le jeudi 19 mars, sont supprimés. Ils n’attirentpourtant plus grand monde. J’avoue avoir été estomaqué par lecommuniqué sacrificiel du Centre d’édition contemporaine, fréquenté par une poignée d’aficionados. N’est-ce pas là ce qu’on appelle «sur-réagir»? Les galeries «conservent leurs horaires habituels». Mère de famille, Joy de Rouvre annonce pourtant une clôture sine die que je n’espère pas définitive. Il est vrai que la crise actuelle va encore fragiliser un réseau privé qui ne se porte pas si bien que cela. Idem pour les tout petits. Le bruit courait le samedi 14 dès le matin que le Marché aux Puces allait devoir temporairement disparaître. Une décision que je trouverais choquante si les marchés alimentaires se voyaient eux maintenus. Les puciers, qui travaillent dehors, ont le droit de vivre.n Et ce n'est déjà pas facile pour eux en temps ordinaire.

Une des salles de l'exposition Olivier Mosset, finalement interrompue au Mamco genevois. Photo Annik Wetter, Mamco, Genève 2020.

Dans tout cela je vois pour résumer du bien, naturellement. Mais aussi de l’incohérence et même de l’inconséquence. Tout le monde, à commencer par l’OMS, parle aujourd’hui de «nécessaires sacrifices». Oui. Mais ces derniers touchent toujours à ce qui est considéré comme superflu, comme la culture. Je reste ainsi frappé, pour prendre un exemple parisien, à avoir accédé à un Louvre encore maintenu ouvert vide (et qui me semblait du coup très sûr) en sortant d’un métro bondé. Où réside la logique, là-dedans? En tout cas pas où elle devrait se trouver. Beaucoup des sacrifices exigés sont à mon avis de nature propitiatoire. Autrement dit destinés à rendre la divinité favorable. On sacrifie ce qu’on a de mieux (les Carthaginois allaient à certaines périodes jusqu’à immoler leur premier-né) dans l’espoir de se retrouver épargnés. Une preuve de plus que les calamités nous renvoient non pas au Moyen Age, comme je l’ai lu, mais à notre cerveau préhistorique.

Je sens que je m’éloigne là de la clôture des musées. Cet article n’en est pas moins complété par une suite internationale une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

(1) Sera-t-elle maintenue après la réouverture? Mystère. Le MCB-a doit en effet suivre son calendrier, plutôt chargé.
(2) Il faut dire que le Kunstmuseum de Berne a ouvert, lui aussi le vendredi 13 mars, sa grande exposition dédiée au Ghanéen El Anatsui.

N.B. L'article ci-dessus a été écrit et posté le samedi 14 mars en début d'après-midi. Il est donc rapidement devenu en partie caduc.

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