Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les musées ferment, ou ne ferment pas, à cause de la pandémie. Ils sont pourtant presque vides!

La fréquentation n'a pas repris depuis les mois de mai ou juin. Seuls les politiques le croient. On devrait normalement les considérer aujourd'hui comme des "safe places".

Le Louvre a été le premier à annoncer en France qu'il bouclait ses portes.

Crédits: Keystone.

Le 22 octobre, après une décision cantonale, la Fondation Gianadda de Martigny fermait ses portes jusqu’au 30 novembre au moins. Fin (sans doute définitive) des «chefs-d’oeuvre suisses» de la collection Christoph Blocher! Comme toujours, sa direction avait réagi au quart de tour. Il n’en est pas allé de même pour les 31 autres institutions muséales (privées et publiques) du Valais. Il y a toujours, comme cela, des décalages horaires. Un flottement identique a dû se produire à Berne, les autorités ayant pris au débotté la même décision sécuritaire. Que voulez-vous? Certains veulent toujours faire mieux que les autres. Je me suis du coup étonné que Genève, où l’on entend perpétuellement donner des leçons à la Suisse entière, n’ait pas frappé plus vite et plus fort en le faisant bien entendu savoir. Mais dans la course au sac qu’est hélas devenu aujourd’hui le sanitaire, il ne peut pas avoir uniquement des gagnants.

Fallait-il fermer? Faut-il aujourd’hui fermer? Chacun possède bien sûr sa solution. Il suffit de lire les journaux ou, pire encore, les lettres de leurs lecteurs. C’est la grande parade des «On aurait dû» ou des «Il suffirait de». Ce que je peux modestement dire, c’est qu’avec le bouclement des musées les plus vastes, on perd plusieurs «safe places» (excusez mon anglais!). S’il y a quelque chose de désert en ce moment, c’est bien certains d’entre eux. Après l’issue du premier confinement, Lionel Bovier, directeur du Mamco, me disait que Genève lui avait concédé 300 visiteurs à la fois (1). Or le malheureux est content quand il y en a 30. Tout le monde n’est pas le Louvre ou le Château de Versailles, même si bien des directions traficotent les chiffres de fréquentation. Un musée n’est ni un aéroport (en période de bonne santé, bien sûr), ni un supermarché. Et c’est tant mieux! Il n’y a finalement que les politiques pour croire ici à un possible retour sur investissement. S’ils ferment aujourd’hui ces lieux de culture, c’est qu’ils ont fini par croire à leurs visiteurs innombrables. Un signe aussi, soit dit en passant, que ces gens n’y vont pas souvent en dehors des vernissages…

Illogique mais faisable

Le 28 octobre, après la grand messe d’Emmanuel Macron, le Louvre modifiait dans la seconde son site. Il annonçait que le jeudi 29 resterait le dernier jour ouvert «jusqu’au 1er décembre inclus». Là aussi, l’institution phare a eu le bon réflexe. Ailleurs, c’est demeuré plus mou. Plus flou. Il faut aussi dire qu’à force de vouloir des présences sophistiquées sur le Net, nombre de musées ont fait de leurs sites des engins peu maniables. Si quelques heures plus tôt, la Suisse avait déclaré sans fla-flas vouloir maintenir autant que possible une vie réelle (et donc par ricochet des musées ouverts), la France est donc repartie en guerre. D’où bien des fermetures touchant les milieux culturels. Elles doivent sans doute renforcer l’idée de «sacrifice». Il demeurerait plus logique (mais impossible techniquement) de se passer des trains, des autobus ou du métro! Comme je vous l’ait dit dans un précédent article, il y a déjà six semaines, le Louvre cherchait des clients en les racolant au passage… Autant dire que ses salles demeuraient vides.

Et ailleurs? A en consulter mon ordinateur, de grands musées londoniens restent ouverts. Idem en Italie. Normal. La promiscuité n’y est pas celle du bar ou du restaurant. Vous ne vous collez pas, ne serait-ce que par politesse, à des inconnus. Vous avez plutôt tendance à regarder le tableau ou la sculpture devant laquelle aucun groupe ne s’agglutine. En plus, le cubage excède nettement celui de la pizzeria du coin. Milan (le Palazzo Reale tout au moins) n’exige du coup plus, comme il l’a fait un certain temps, des réservations nominatives préalables. Tout cela ne va sans doute pas durer, c’est la dernière qui sonne, mais là aussi j’avoue que me sentirais mieux dans les salles hautes de plafond de la Pinacoteca Brera (ouverte le jeudi jusqu’à 22 heures 30) que dans les lignes A, B et C du métro de la capitale économique de l’Italie. Il s’agit en ce moment de pondérer les risques, le zéro n’existant pas.

Continuer malgré tout

Voilà. J’en reviens à moi pour terminer. Au moins là, je connais le sujet. Je vais continuer dans les prochaines semaines à vous servir cette chronique comme si de rien n’était. C’est du reste la position adoptée par les revues françaises et italiennes spécialisées. J’ai pour le moment, dans mon garde-manger intellectuel, une quantité d’expositions visitées, de gens rencontrés et de livres lus et reposés sur ma table de nuit. Il y a deux semaines déjà que je fais des provisions. Pour la suite, je verrai bien. Ou alors je ne verrai pas. Si je peux vous donner pour terminer un conseil (vous n’êtes pas obligés de le suivre), sortez tout de même un peu. C’est bon pour la tête quand on reste jeune. C’est bon pour les jambes quand on prend de l’âge. Arrêtez de vous prendre pour des personnes fragiles. On l’est d’ailleurs tous d’une certaine façon. Je vais vous dire une chose. Même si on tend à vouloir l’oublier de nos jours, on meurt de toute manière à un moment donné. Alors mieux vaut avoir vu beaucoup de choses avant! Après, c’est trop tard.

(1) 900 personnes au gigantesque Kunstmuseum de Bâle!

N.B. Note rajoutée le 29 au soir. Le Centre Pompidou vient de fermer. Sa grande exposition de l'année, Matisse, avait ouvert le 21 octobre...

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