Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Musées du Capitole présentent "Signorelli et Rome" dans la Ville éternelle

Luca Signorelli a été un peintre novateur dans les années 1480, puis il s'est vu dépassé par les nouvelles générations. Redécouvert à la fin du XIXe, il fait aujourd'hui l'objet d'une exposition dossier.

"La Vierge et l'enfant" envoyée par le "Met" de New York.

Crédits: Metropolitan Muuseum of Art, New York, 2019.

C'est une exposition clandestine. Ou presque. Le «Luca Signorelli e Roma» des Musei Capitolini n'est même pas annoncé dans «Giornale dell'arte», qui fait pourtant office de bible en la matière. Du moins sur le plan transalpin. J'ai découvert la chose sur le site recensant les manifestations à Rome au mois d'août. J'ai gravi à tout hasard les marches menant à la place dessinées par Michel-Ange, avec au milieu la réplique de la statue de Marc-Aurèle (l'original est désormais à l'abri à l'intérieur). Et sur la façade de droite, il y avait bien un calicot avec Saint Sébastien en slip (on donne normalement à la chose le nom plus distingué de perizonium). Le tout avec le Colisée peint au fond. J'étais au bon endroit.

Il faut faire attention avec les musées du Capitole. Les merveilleuse façades ont été plaquées au XVIe siècle sur d'anciens bâtiments disparates. Autant dire que les niveaux internes ne correspondent pas entre eux. Pour voir Signorelli, tout en haut, mieux vaut donc ne pas se tromper d'escalier. En gros, faites semblant de chercher la cafétéria, dont les deux terrasses donnent une vue splendide sur Rome. Puis prenez une volée de marches. Vous approchez. L'artiste de la fin du XVe siècle se trouve bien là, mis dans son contexte historique. Tout tourne ici autour de ses trois séjours romains. Le premier pour donner des fresques à la Sixtine, dans les années 1480. Les deux autres alors que l'homme trouvait sous son déclin. Il lui a même fallu emprunter de l'argent à Michel-Ange, qui avait vu en lui un maître dans sa jeunesse. L'affaire s'est envenimée. Signorelli n'a pas voulu, ou pas pu rendre la somme. Mieux valait ne pas avoir le sculpteur, dont une vitrine présente une lettre incendiaire, comme créancier! C'est ainsi que l'histoire s'est transmise jusqu'à nous.

Les fresques d'Orvieto 

Mais peut-être faudrait-il maintenant que je vous raconte Luca Signorelli. L'homme est né à Cortone vers 1445. C'est aujourd'hui une ravissante petite ville, oubliée sur une colline toscane. Le débutant a été à l'école de Piero della Francesca. Ses débuts sont mal documentés. L'affirmation vient dans les années 1480. Le peintre donne alors des œuvres fortes, au dessin précis et net. Ce sont avant tout des compositions religieuses, mais Berlin conservait jusqu'en 1945 «L'éducation de Pan». Un panneau qui passait pour une des créations phares du «quattrocento» florentin. Une œuvre comportant nombre de nus, élément caractérisant la production entière de Signorelli. Il suffit de voir son «Jugement dernier» dans la cathédrale d'Orvieto, sa création maîtresse. A côté, celui de Michel-Ange demeurerait presque convenable, même en tenant compte des retouches de pudeur conservées lors de sa restauration à la demande de Jean-Paul II. Il faut voir là l'influence de la redécouverte de statues antiques. Le Capitole expose ainsi les deux versions du «Tireur d'épine» (celle en marbre et celle en bronze) plusieurs fois citées par Signorelli au fond de tableaux religieux.

Un fragment de fresque à l'autographie contestée. L'autoportrait de Signorelli se trouve à gauche. Photo DR.

L'artiste a été fêté dans les années 1490. Dès 1500, sa vogue a commencé à pâlir. L'Italie n'a désormais plus eu d'yeux que pour Michel-Ange ou le jeune Raphaël. L'artiste et son atelier semblaient dès lors condamnés à aller chercher des commandes dans des agglomérations moins importantes, ou auprès de congrégations dotées d'un goût retardataire. C'est le drame de toute une génération, balayée d'un coup. Botticelli faisait figure de vieille lune à sa mort en 1510. Mantegna appartenait au passé lors de sa disparition en 1506. Signorelli devait vivre bien plus longtemps qu'eux. Il s'est éteint à Cortone en 1523. La même année que le Pérégrin, dont la gloire s'était fanée en même temps que la sienne. Il faut dire qu'un peu découragés, sans doute de plus en plus mal payés, ces deux artistes n'avaient rien fait pour redresser la barre.

La grande exposition en 2012

Signorelli a été oublié longtemps. Il est revenu sur le devant de la scène à la fin du XIXe siècle. Il correspondait aux idéaux de l'époque victorienne, comme Botticelli ou Crivelli. Le peintre a alors été recherché et collectionné. Une Vierge dans un état de conservation presque suspect est ainsi venue à Rome du «Met» de New York, tandis qu'une composition pieuse arrivait du Jacquemart-André de Paris. L'idée était cependant aussi de présenter des pièces rares, restaurées pour l'occasion. Une grande exposition Signorelli (que je n'ai hélas pas vue) a en effet eu lieu à Pérouse, Orvieto et Citta di Castello il y a sept ans. Elle comportait passé cent œuvres. Il fallait du nouveau. Il est représenté aussi bien par la grande «pala» d'autel d'Arcevia (c'est près d'Ancône), que par la «Crucifixion avec la Madeleine» des Offices ou «Le martyre de Saint Sébastien» de Citta di Castello. Je citerai aussi «La flagellation» de la Ca' d'Oro à Venise.

"Le baptême du Christ" d'Arcevia. Photo DR.

La fin de l'exposition se voit ainsi vouée à la redécouverte de Signorelli. Un «revival» qui s'est révélé peu durable. Les années 1920 à 1940 ont été marquées par Giotto, Piero della Francesca ou Masaccio. Un art plus austère, volontiers statique. Pensez à l'influence que Piero a pu exercer sur une bonne partie de la peinture italienne au temps du fascisme! Aujourd'hui la passion des foules irait plutôt à Léonard de Vinci. Les 500 ans de sa mort sont marqués par une ferveur mercantile qu'il est permis de juger délirante.

Installation immersive

Voilà. Il s'agit donc d'une petite exposition. Bien faite. Avec toujours en arrière-fond la Rome de Sixte IV ou de Jules II. Il y a de la documentation. Quelques antiques. Des bustes en marbre de Signorelli, tel qu'on se l'imaginait vers 1880. Et enfin Orvieto sous forme d'installation un peu immersive. Il est devenu difficile d'aller en train dans cette ville assise sur une colline, au nord de Rome. La faute aux «flèches» rouges, blanches ou d'argent utilisant les lignes à grande vitesse. Si les TGV sont supposés réunir, ils n'en finissent plus par ailleurs d'exclure...

Pratique

«Luca Signorelli a Rome, Oblio et Riscoperte», Musei Capitolini, Palazzo Caffarelli, place du Capitole, Rome, jusqu'au 3 novembre. Tél. 0039 06 0608 Site www.museicapitolini.org Ouvert tous les jour de 9h30 à 19h30.

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