Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les musées berlinois victimes d'une attaque à l'huile. On a tout dit et n'importe quoi!

Le 3 octobre, 63 oeuvres ont été endommagées sans qu'aucun visiteur, ni les caméras, remarquent quoi que ce soit. La presse a parlé de "destructions" et d'"irréparable".

L'autel de Pergame, remontant aux derniers siècles avant notre ère.

Crédits: Ville de Berlin

C’est une histoire de fous. Avec peut-être un vrai cinglé au départ comme à l’arrivée. Venue de Berlin, la nouvelle illustre aussi à quel point la presse internationale peut dériver. Obnubilée aujourd’hui par la pandémie, qui concentre les forces toujours plus faibles des rédactions, elle publie sur le reste un peu n’importe quoi. Sans vérifier, et surtout sans attendre. Le sulfureux et l’anxiogène doivent se servir chauds, un peu comme des soupes gratinées. J’ai donc attendu un peu. Pour voir. Je vous résume ici ce que je sais de l’affaire par «Libération», «The Independent» et «La Repubblica». Osons l’international!

Nous sommes donc à Berlin, sur l’Ile des Musées. Depuis la réunification, ou pour se montrer plus précis depuis les années ayant suivi, ce lieu central abrite au cœur de la cité cinq grands musées, tous gérés par la Stiftung Preussischer Kulturbesitz. Il y a aussi bien là la peinture que l’art pharaonique ou l’énorme bâtiment construit vers 1900 autour de l’autel de Pergame, chef-d’œuvre de l’art hellénistique. Important ce dernier dans notre affaire! Nous allons donc le retrouver plus tard. Pour l’instant, nous restons le 3 octobre, date anniversaire de la fameuse "réunification" allemande. A l’issue de la journée, les gardiens découvrent que 63 pièces ont été dégradées dans les cinq lieux. Les 3000 visiteurs de la journée n’y ont apparemment vu que du feu. Les caméras de surveillance n’ont rien détecté. Un appel a été lancé à tout hasard ces jours aux premiers, dont les deux tiers demeurent anonymes. On peut acquérir à Berlin son billet à la caisse. Tout simplement.

Friederike Seyfried présentant à la presse un sarcophage abîmé (c'est la petite tache en bas au milieu). Photo Stéphanie Cors, AFP.

La police, où l’enquête est dirigée par Carsten Pfohl, n’a d’abord rien dit. Elle hésite toujours à communiquer sur les malheurs de ce genre survenus dans les musées. En parler pourrait en engendrer d’autres, comme s’il s’agissait du maladie contagieuse. Surtout lorsqu’il s’agit de vandalisme! L’affaire a cependant fini par transpirer. Il a paru à partir du 19 octobre des articles. Les agences de presse s’en sont mêlées. Il fallait faire du sensationnel. J’ai même lu que les 63 œuvres avaient été détruites. Puis les dégâts sont comme de bien entendu devenus «irrémédiables». Directrice adjointe des musées berlinois, Christine Haak n’a pas aidé, avec ses déclaration grandiloquentes à la Emmanuel Macron. «C’est une nouvelle menace contre la culture.» «La menace a pénétré à l’intérieur.» On a tout de même fini par apprendre que les œuvres (peintures, sculptures…) avaient été aspergées, à l’aide d’un pistolet à eau ou d’une seringue, avec une substance huileuse non corrosive. Elles ont apparemment été choisies au hasard. C’est embêtant, certes. Mais les restaurateurs accomplissent aujourd’hui des miracles. Je vous rappelle que lors d’une manifestation survenue à Genève avant ses travaux, le Grand Théâtre genevois avait reçus sur sa façade des aspersions du même type à grand échelle. Elles étaient dues… à des gens de la culture alternative mécontents.

Le suspect idéal

Jusque là, nous restons dans une anormalité normale, si j’ose risquer le mot. Seulement voilà! Il y a un suspect tout désigné pour assumer ces attaques. Un suspect éjecté des marches du Pergamon Museum, alors qu’il proférait il y a quelques mois quelques-uns de ses propos délirants. Il s’agit d’Attita Hildmann, au prénom prédestiné. Un individu bien connu dans le pays. Né de parents turcs à Berlin en 1981, mais adopté par les parents allemands, le jeune homme avait commencé par être un innocent fêtard. La mort de son second père, apparemment gros mangeur de viande, l’avait poussé au véganisme. Il en était devenu l’un des chefs cuisiniers réputés. Médiatique. Jusque là rien à dire, même si le véganisme le plus sectaire peut tourner à l’obsession. Attila était devenu une star dans son milieu. Grand bien lui en fasse.

Attila Hildmann devant le Pergamon Museum. Photo Stefanie Loos, AFP.

Ces derniers mois, l’homme s’est cependant radicalisé. Ne comprenez pas là qu’il a passé à un islamisme fondamental. Pas du tout! Hildmann a viré à un antisémitisme outré. Il y a ajouté le satanisme. Pour lui, par exemple, l’autel de Pergame ne serait autre que le trône du Diable, dans lequel des enfants se verraient violés chaque nuit (après les heures de fermeture de l’institution, bien entendu!). La pandémie a complété le tableau, avec la vision de complots partout. Bien plus redoutable qu’Adolf Hitler, Angela Merkel préparerait ainsi avec ses complices un génocide sous couvert de vaccin anti Coronavirus. Ce serait pire que l’Holocauste, en réalité fomenté par les Sionistes pour discréditer l’Allemagne. Vous l’avez remarqué. C’est le grand mélange. Le chaudron au propre luciférien. L’ennui, c’est qu'aujourd’hui les réseaux sociaux existent (1). Supposés au départ libérer la parole et dispenser les lumières, ils sont devenus le vecteur de l’obscurantisme. Attila possède ainsi100 000 «followers», à qui il a récemment enjoint de s’emparer des musées berlinois…

Dégâts psychiques

On verra où tout cela nous mène. Peu de chances pour que les visiteurs du 3 octobre amènent quoi que ce soit à l’enquête. Attila se verra sans doute un peu inquiété, mais surtout surveillé. Point final (en ce moment, c’est moi qui parle). Les trois articles (français, anglais et italien) que j’ai consultés ne font cependant pas de rapport direct avec la pandémie. Il semble cependant bien que celle-ci ait créé des dégâts, au mieux psychologiques et au pire psychiatriques, et ce chez nombre de gens. Récemment, dans une «tribune» du «Monde», une grosse pointure scientifique soulignait le fait que nul ne veuille aujourd’hui en tenir compte. Pour elle, la médecine se serait contentée de la maladie physique. Aucun souci du mental. Elle aurait ainsi traité les humains comme de pures mécaniques. Or il paraît évident que des gens fragiles ont basculé après le confinement, puis en lisant à journée faite des journaux et des sites anxiogènes. Je connais bien à Genève quelqu’un ayant partout vu des «ils», sans doute extraterrestres, venus le persécuter jour et nuit. Internement…

Sur ce, le Pergamon Museum semble encore ouvert, même si Angela Merkel a son bureau non loin de là. Vous pouvez y risquer une visite avant un nouveau confinement, une nouvelle fermeture de frontière ou l’impossibilité de trouver un hôtel encore ouvert à Berlin. On n’a pas finit de rigoler même si, en apprenant ce que je viens de vous raconter, j’ai eu l’impression de lire une nouvelle aventure d’Adèle Blanc-Sec. L’auteur de Pergame et le démon Pazuzu même combat!

(1) Il n’y avait pas encore de réseaux sociaux lorsque l’ex-grand couturier Paco Rabanne s’était mis en France à annoncer la fin du monde dans les années 1990!

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