Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les mémoires de Woody Allen finissent par sortir en France et aux Etats-Unis

Aux USA, c'est fait par une petite maison aimant à braver la censure. En France, ce le sera par Stock. Je rappelle que les Farrow avaient fait baisser leur culotte à un gros éditeur.

Woody Allen il y a quelques années.

Crédits: AFP

Tout est bien qui finit bien? Non. Tout n’est pas bien, mais qui ne ne finit pas trop mal. Après des semaines de polémiques, les mémoires de Woody Allen sortent en anglais comme en français. Aux Etats-Unis, c’est fait depuis quelques jours. Hélène Vissière vient d’en faire une recension très honnête pour «Le Point». La date prévue en France est le 13 mai. Si elle se voit repoussée, ce ne sera cependant pas à cause du nouvel ordre moral, mais pour ses raisons bien évidemment sanitaires.

Difficile de résumer l’affaire, tant elle offre de ramifications. On peut parler d’un vrai sac de nœuds. Né en 1935, ce qui en fait l’un des plus vieux cinéastes actifs vivants, Woody Allen avait de quoi raconter. Il a donc entrepris l’écriture, entre deux tournages, de «A Propos of Nothing». Un titre soulignant par un mot français le tour européen qu’a pris depuis plusieurs décennies sa carrière. Au départ, le plus américain des réalisateurs, Allen ne reste plus à l’heure actuelle une vedette que sur le Vieux Continent. Le livre s’est terminé. Bien épais. Il a été confié à Grand Central Publishing, qui dépend de Hachette. Tout allait selon les prévisions.

Le fils et sa demi soeur

C’est alors que sont intervenus Ronan Farrow et sa demi-sœur Dylan. Ronan, vous le connaissez tous, et bien sûr toutes. C’est l’homme qui est derrière l’enquête sur Harry Weinstein, qui lui a du reste valu le Prix Pulitzer. Ronan est le fils de Woody (ou de Frank Sinatra) et de Mia Farrow (1). Le seul dont elle est accouché, Woody Allen l’accusant maintenant d’adopter des enfants (qu’elle rejette parfois ensuite) comme d’autres achèteraient de boîtes de chocolat. Ronan est venu au secours d’une des filles élues de Mia. Dylan prétend depuis 1992 (elle avait alors 7 ans) qu’elle a été molestée sexuellement par Woody dans un grenier. L’histoire avait alors abouti à un non-lieu. Il faut dire qu’en 1992, Woody et Mia, qui n’ont jamais été mariés, se sont séparés dans les pires conditions. Woody entretenait une liaison avec la fille de 22 ans que l’actrice avait adopté avec son précédent mari Andre Previn. J’essaie de faire simple, mais ce n’est pas toujours possible.

L'affiche de "La rose pourpre du Caire" (1985) quand tout allait bien, et quand les films d'Allen sortaient partout. Photo DR.

Toujours est-il que Woody a toujours assuré que Mia, décrite dans le livre comme une charmante jeune femme devenue progressivement hystérique, a voulu se venger. Elle aurait monté Dylan et Ronan (qui aurait partagé son lit jusqu’à ses 12 ans) contre lui. Cette attitude hostile continue aujourd’hui. Le frère et la demi sœur ont estimé que le livre ne respectait pas leur version des choses. Qu’il ne devait pour cette raison jamais sortir. Vous connaissez la situation actuelle, surtout aux Etats-Unis. Le féminisme, qui demeure une cause juste, s’est transformé en une sorte de fascisme. Interdire des livres, des films ou même de nommer quelqu’un (comme le  metteur en scène Serge Brisseau, décédé dans l’année et«oublié» par les Césars) rappelle des procédés ayant beaucoup servi entre 1930 et 1945 en Allemagne ou en URSS…

"Un texte formidable"

Le geste des Farrow a eu de l’effet. Le personnel de Hachette a manifesté sa réprobation de manière médiatique aux Etats-Unis. La direction a aussitôt baissé sa culotte. Sortie annulée! Ce rejet impliquait celui de Stock en France, qui avait co-acheté les droits. Ceux-ci revenaient en effet à Woody. Un Woody, j’ai oublié de vous le dire, marié depuis1997 à la fille adoptive de Mia qu’il avait séduite. La femme aimée à qui «A Propos of Nothing» se voit dédié. Que faire? Stock restait partant. Manuel Carcassone, qui est un vrai éditeur (je l’ai rencontré quand il était chez Grasset), parle d’un «texte formidable, amusant, plein d’humilité». Pour lui, Allen reste par ailleurs «un grand artiste du siècle». Il a donc refait un contrat seul.

L'affiche de "A Rainy Day in New York" (2019) quand la tourmente grondait. Le film n'est jamais sorti aux US. Photo DR.

Aux Etats-Unis, la lumière a fini par venir au bout du tunnel. Le cinéaste a retrouvé un "publisher" courageux acceptant de braver le politiquement correct. Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’il s’agit d’une éditrice. Jeannette Seaver a un superbe parcours derrière elle. Fondée avec son mari Richard, décédé en 2009, leur maison Arcade a passé sa courte existence (fondation en 1988) à défier la censure. Cette petite entreprise a sorti aux USA Henry Miller, le marquis de Sade ou Jean Genet. Jeannette a déclaré qu’elle aurait assumé le livre même si Woody Allen avait été coupable. Elle l’a fait en pensant apparemment le contraire. Le volume est juste sorti au mauvais moment. Il a déboulé dans les librairies (enfin, celles qui l’acceptent) le 23 mars. Il faut voir là une victoire de Lumières, dans le sens donné à ce mot au XVIIIe siècle. Le politiquement correct constitue en effet une forme de Ténèbres. Il correspond parfaitement à une phrase que j’ai lue il y a peu. «Le monde est aujourd’hui plein d’idées chrétiennes devenues folles.»

Un film boycotté

Inutile de dire que j’achèterai «Soit dit en passant», titre prévu pour la traduction (par Marc Amfreville et Antoine Cazé) d’«A Propos of Nothing». D’abord parce que j’aime bien Allen. Il s’agit ensuite là d’un geste politique. Cela dit, il me manque de nombreux films de celui qui a tourné au moins une fois par an, sauf en 1976 et 2018. Je n’ai ainsi pas vu l’an dernier «A Rainy Day in New York», produit par Amazon et jamais distribué aux Etats-Unis. Un boycott, déjà. Les acteurs du film avaient d’ailleurs honteusement renié leur participation à cette production, donnant leur cachet, ou une partie, à #metoo. Sincérité ou peur pour la suite de leur carrière aux States? Mystère. Allen s’est dit pour sa part heureux de se retrouver parmi les créateurs invisibles en leurs temps dans leurs propres pays. «J’y suis avec James Joyce, Henry Miller et D.H. Lawrence.»

(1) Cette dernière, dont la vie érotique semble avoir été erratique, a épousé d’abord Sinatra. Le couple s’est apparemment parfois reformé, Mia n’habitant pas avec Woody. Notons au passage que son talent avait été révélé par Roman Polanski avec «Rosemary’s Baby»en 1968.

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