Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Mays de Notre-Dame sont sauvés depuis samedi. Mais qu'est-ce au fait qu'un May?

De 1630 à 1707, les orfèvres de la capitale ont offert chaque année un tableau à la cathédrale. Mal payé, celui-ci lançait des artistes débutants en quête d'une visibilité alors difficile.

"La conversion de Saint Paul" (1637) de Laurent de La Hyre, qui obtiendra par la suite beaucoup de succès.

Je sais que vous en avez un peu marre, mais c'est pour une fois un bonne nouvelle. Si Notre-Dame de Paris n'est toujours pas assurée contre de possibles effondrements, la cathédrale a été vidée samedi après-midi de tous ses tableaux, sauf deux se trouvant dans une zone encore à sécuriser (1). Non sans mal. Il faut dire qu'il s'agit de toiles énormes, situées dans des chapelles plutôt encombrées. Les fameux «Mays» dont on a beaucoup parlé depuis lundi, alors que les visiteurs ne les remarquaient même pas, mesurent du reste en moyenne douze mètres carrés. Sans le cadre, bien sûr! Il aura fallu quatre équipes de six transporteurs pour les emballer et les sortir après constats, comme dans une exposition, ai-je lu sur le site du «Figaro». Il semble que ces morceaux de bravoure du XVIIe siècle n'aient subi aucun dommage. De toutes façon, il seront restaurés. Une chose qui ne leur était jamais arrivée jusqu'ici. Comme quoi à quelque chose malheur est bon. Certains devenaient presque invisibles à force de crasse, à moins que cet effet n'ait été dû à un éclairage défectueux, voire inexistant.

Pourquoi ces toiles sont-elles si importantes? Je vais tenter de vous expliquer. Les orfèvres parisiens, qui avaient manifesté leur foi par d'autres dons annuels depuis le Moyen Age, se sont concentrés sur des tableaux dès 1630. Une énorme peinture, c'est plus visible qu'un objet ou un cadeau en espèces. Cela en met, au propre, plein la vue. Encore faut-il trouver un artiste ne coûtant pas trop cher. Les commanditaires se sont donc souvent adressés à de brillants débutants. Ils leur offraient une vitrine et un public à une époque où n'existait ni biennales, ni galeries, ni même un Salon tous les deux ans, comme ce sera le cas dès 1737. Une œuvre à succès, visible tous les jours, pouvait marquer le début d'une grande carrière pour l'Eglise et surtout auprès de riches particuliers. C'est ainsi qu'ont été lancés Charles Le Brun, Laurent de La Hyre et bien d'autres, puisqu'il y aura des Mays jusqu'en 1707 (à deux années près). Notre-Dame était alors devenue une sorte de pinacothèque reflétant l'histoire du goût sur trois générations. Notons au passage que les artistes n'étaient pas forcément dévots, ni même catholiques. Trois protestants au moins, Sébastien Bourdon, Louis Testelin et Louis Chéron, ont ainsi donné leur grand morceau sacré, sans que le clergé s'en soit formalisé. L'Edit de Nantes était pourtant révoqué depuis deux ans quand Chéron a rendu son travail en 1687...

Dispersion à la Révolution

A la Révolution, l'ensemble a été décroché, puis dispersé. Il y a eu de la perte, sans qu'on sache trop comment. Tant de tableaux avaient échoué dans des dépôts! Treize peintures seulement sont revenues à Notre-Dame par la suite. Des églises et la primatiale de Lyon en ont reçu d'autres. Le Louvre, qui ne savait trop qu'en faire, tant cet art semblait démodé, en a déposé dans les musées de province. Arras en recèle ainsi une superbe série, très bien mise en valeur il y a quelques années dans une galerie. Quelques Mays ont brûlé, mais pas à Notre-Dame. Un à Strasbourg en 1870. Un à Saint-Cyr en 1944. Ce qui subsiste n'en forme pas moins le plus vaste ensemble conservé pour un siècle dont presque tous les décors civils sont perdus en France. C'est parfois la seule œuvre sûre demeurant d'un créateur devenu rare... ou dont la trajectoire n'a pas été bien loin. Les Mays apparaissent en effet inégaux, même si les La Hyre ou le Le Brun se révèlent particulièrement beaux. Une grande exposition sur le thème me semblerait bienvenue pour y voir plus clair.

Un autre décor a été conçu plus tard pour le choeur de Notre-Dame dans les années 1710. Une commande royale, cette fois. Il en restait sur place «La Visitation» de Jean Jouvenet, dont je vous ai déjà parlé.

(1) Il s'agit d'un autre La Hyre que celui sur la photo et d'une immense toile du Bolonais Guido Reni.

N.B. "Marianne" a publié un effarant dossier sur les dessous de l'incendie de Notre-Dame. Il n'y aurait eu sous la toiture presque rien pour détecter le feu. Le gouvernement était au courant depuis un rapport de 2016. Il n'a strictement rien fait. Audrey Azoulay était alors en charge de la Culture. Elle chapeaute aujourd'hui l'UNESCO...

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