Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les La Rochefoucauld vendent Verteuil, leur château de famille depuis mille ans

C'est un nouveau choc après la renonciation des Luynes à Dampierre. La charge devient trop lourde. Il y a entre 1500 et 2000 châteaux sur le marché en France.

Le comte Sixte de La Rochefoucauld-Estignac devant le château.

Crédits: Journal "Sud-Ouest".

C’est une petite bombe qui vient d’éclater dans la noblesse française. Oh, une bombe très policée, même si elle fera forcément des vagues. Les La Rochefoucauld vont vendre Verteuil, leur château de famille en Charente. Leur dynastie était là depuis le XIe siècle, même si la vaste demeure a connu bien des vicissitudes et des destructions depuis. Il y a eu La Guerre de Cent ans, les protestants au XVIe siècle, la Révolution et un gros incendie peu avant 1760. Plus près de nous, une partie du donjon s’est écroulée en 1980. Les bâtiments restaient plus au moins à l’abandon depuis leur utilisation par des maquisards entre 1940 et 1944.

Jusqu’ici tout avait pu se voir réparé par les La Rochefoucauld. Epouse, puis veuve du duc François XIV, Sonia Marie Matossian avait mis beaucoup d’argent pour refaire les corps de logis, la chapelle ou la magnifique fontaine Renaissance. La demeure avait ainsi pu passer sans encombre à leur fils François XV, né en 1958. Celui-ci l’a héritée à 14 ans, en 1972. Un cadeau plus ou moins empoisonné. En 2003, ce noble personnage (qui est en même temps duc de Liancourt) l’avait donc offert au comte Sixte de La Rochefoucauld-Estignac, qui avait épousé sa (lointaine) cousine Gildine de La Rochefoucauld. Il fallait à la fois sceller une union et préserver les arrières d’une famille aux branches multiples. J’ai été regardé sur Wikipédia, et de manière plus distinguée sur le site «Noblesse & Royautés». L’arbre généalogique des innombrables La Rochefoucauld (il y a même plusieurs personnes portant ce nom à Genève) tient de la forêt, pour ne pas dire de la jungle. Il y a les bons et les moins bons. J’ai même cru voir quelques «titres de courtoisie», ce qui n’a rien de bien grave en république.

Tentatives de commercialisation

Sixte et Gildine (excusez-moi cette familiarité, mais ces gens ont l’air très sympathique en interview) ont tout fait pour maintenir le vaisseau à l’eau. Ils ont transformé une immense grange en lieu à louer pour des expositions comme des floralies ou des fêtes. Ils ont proposé leur demeure pour des films se situant dans des époques lointaines. Bref. Ils ont agi à l’anglaise. Mais sans cet entregent permettant aux aristocrates britanniques, par ailleurs pourvus de demeures bien plus grandes (1), de recevoir les touristes comme s’ils étaient des hôtes sans donner pour autant l’impression de s’encanailler. Aujourd’hui, le couple n’en peut plus. L’avenir lui fait peur. Est principalement en cause «le processus de transmission aux héritiers, devenu trop difficile.» Ces gens n’ont pas envie de «d’infliger ça» à leur quatre enfants. Le fisc se montre très gourmand outre-Jura, notamment en matière de succession, avec les conséquences que cela suppose. J’y reviendrai plus tard.

Verteuil côté jardin et cours d'eau. Photo DR.

La nouvelle de la mise en vente remontre à août. C’est il y a quelques jours seulement que «Le Figaro» a publié la nouvelle «en exclusivité» sous la plume de Claire Bommelaer. Il n’y avait pourtant aucune confidentialité. Plusieurs agences immobilières haut de gamme proposent déjà Verteuil. Il y est question de la quarantaine de chambres, du bel escalier, de la chapelle et de la proximité d’Angoulême décrite comme un temple de la BD (je vois mal le rapport avec Verteuil). Le prix se voit affiché en tous chiffres, avec les 38 hectares du domaine. C’est 2 800 000 euros. Moins que pour un bel appartement à Paris, et je ne vous parle pas de Genève. La demeure se vendra-t-elle pour autant? Pas sûr! Quand de tels domaines sont situés loin d’une vraie ville, et a fortiori en pleine «cambrousse» dans la Creuse ou le Cantal, il ne se trouve aucun acquéreur. Il existe en plus la concurrence. «Le Figaro» parle de 1500 châteaux en quête de nouveaux propriétaires à travers le pays. Plus pessimiste, Stéphane Bern articule le chiffre de 2000. Un donjon et des tours font aujourd’hui moins rêver qu’une maison avec piscine du côté de Saint-Tropez.

Un avenir sombre

C’est donc l’avenir de ces grandes demeures qui fait souci. En France, où tout se passe au niveau de l’État, la question reste mal réglée, voire pas du tout. L'Etat se soucie peu de ces châteaux qui servent aujourd’hui souvent de poumon vert, vu leur ouverture au public. La Grande Bretagne y a pourtant songé dès la fin du XIXe. Des particuliers ont créé en 1895 le National Trust, dont il existe une branche écossaise. Soutenue par des centaines de milliers de membres, cette association entretient et gère châteaux, jardins et sites archéologiques à la condition qu’ils se révèlent rentables. Il n’y a nulle part de place pour les boulets économiques. Mais ça marche! Il s'agit d'un mouvement d’essence populaire. Sur ce modèle, en plus petit, est apparu en Italie il y a quarante-cinq ans le Fondo per l’Ambiente Italiano, dont je vous ai plusieurs fois parlé. Là aussi, nous demeurons dans le privé. Et cela marche aussi (2)!

Verteuil vu de haut. Photo tirée de la publicité des agences immobilière le proposant.

La France, elle, n’y arrive pas. Localement annulées cette année, les Journées du Patrimoine connaissent certes un succès croissant. Mais nul ne s’est penché sur le drame pourtant réel que représente la «non-reprise» (et parfois même le rejet) des châteaux par leurs héritiers naturels. Ces gens, et on les excuse, ne sont souvent pas intéressés par l’histoire. Mais il y a aussi ceux se déclarant terrifiés par le poids de la tâche. Survient toujours une dépense imprévue. Un souci supplémentaire. Le château n’est pas perçu sur le Continent comme une entreprise à gérer. Les Anglais le font pourtant très bien. Avec professionnalisme. Souvenez-vous du duc de Bedford, qui fit œuvre de pionnier dans les années 1950 à Woburn Abbey. Ou de Deborah, duchesse de Devonshire. Celle-ci s’est démenée sa vie durant pour Chatsworth, tout en parvenant à faire mille autres choses… dont celle de tenir une chronique «société» très drôle dans un quotidien grand public!

(1) Knole en est un bon exemple. La demeure est aujourd’hui gérée par la National Trust, même si des Sackville-West l’occupent encore. Le château comporte 365 chambres et possède un parc de 400 hectares. Dix fois plus que Verteuil!
(2) Tout n’est cependant pas parfait dans la Péninsule. Je vous rappelle les hurlements dans la presse internationale de la Savoyarde Carine Vanni Mantegna di Gangi. L’épouse du prince Gangi menaçait de vendre au plus offrant le «palazzo» familial de Palerme si l’État italien ne faisait rien. On reste sans nouvelles d’elle depuis deux ans.

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