Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Journées du Patrimoine se dérouleront en septembre. Thème, la verticalité

Tours médiévale. Gatte-ciel taille romande. Grands arbres... Il y aura tout cela les 12 et 13 septembre de Genève au Valais. Attention! Cette année, il faut réserver ses places.

La construction de la Tour Ivoire à Montreux dans les années 1960. A gauche, le casino incendié depuis et reconstruit dans un style moderniste sans envergure. Vous avez dit patrimoine?

Crédits: DR.

Quatre-vingt-huit pages sous couverture outremer. Logique, puisque nous sommes aujourd’hui pour tout dans le bleu. La brochure sur les 27eJournées du patrimoine, qui se dérouleront en Suisse les 12 et 13 septembre, est sortie de presse. Gratuite, elle se trouve un peu partout, mais il faut tout de même savoir chercher. La communication ne constitue pas le fort de ses organisateurs, qui disposent il est vrai de deux sites (www.patrimoineromand.ch et www.nike-kulturerbe.ch/fr/venezvisiterch-journees-du-patrimoine/theme-2020/), dont seul le premier se voit indiqué en page 87. Mais finalement, qu’importe! Comme pour de nombreux festivals, la fréquentation a explosé ici depuis les années 1990. La cohue. D’où des files d’attentes et des réservation obligatoires nuisant au charme de la manifestation. Inutile de dire que les secondes se multiplient cette année, pandémie aidant ou plutôt n’aidant pas. Les dates pour s’inscrire se révèlent, vu le fédéralisme, différentes dans chaque canton, Fribourg n’imposant apparemment rien à personne. Il faut se bouger dès aujourd’hui lundi 17 août en pays de Vaud! A Genève, ce sera en revanche à partir du 1er septembre. Des parcours intercantonaux exigeront donc une préparation attentive…

La Tour de La Batiaz à Martigny. Photo Valais.ch

Quel est le thème de l’année? Je vous l’avais brièvement annoncé il y a quelques semaines. Le sujet unique sera la «Verticalité». Il semble dans l’air d’un temps où l’on parle partout en Suisse de «densification». La population augmente dans des proportions énormes (1). Je vous rappelle qu’elle s’est accrue pour Genève de 43 000 personnes ces dix dernières années. En même temps, les familles s’atomisent, bien des gens vivant seuls. Le sol n’apparaît pas infini, dans un pays où l’on ne peut guère loger des habitants sur les glaciers, même si ceux-si sont en train de fondre. D’où un accent mis sur des tours à venir et les surélévations possibles. Avec ce que cela suppose d’accrocs patrimoniaux. Les cités romandes se retrouvent à la peine depuis les années 1960. Elles n’ont du coup pas conservé leur caractère, comme Soleure ou Aarau en terres alémaniques. Il suffit d’entendre les voix dissidentes, que les pouvoir en place tentent d’étouffer bien que nous ne soyons ni en Biélorussie ou à Hongkong. D’où cette édition des Journées, qu’il est permis de trouver consensuelles, voire abdicatrices. Pour notre canton, le ton n’est bien sûr pas celui de Contre l’enlaidissement de Genève. Dommage! Un peu de polémique n’aurait pas fait de mal.

Objets variés

Le programme, qui comprend 74 visites en terres francophones (ou en Valais germanophone), entend proposer des objets variés. C’est la règle du jeu. Des tours, il en existe de médiévales, du donjon isolé d’Hermance à La Batiaz de Martigny en passant par celle genevoise de l’Ile, dont le chantier de restauration pourra se visiter. Les églises en offrent aussi, de la cathédrale de Lausanne à celle de Fribourg. La verticalité peut aussi s’exprimer par les grands arbres (2) ou notre Jet d’eau, qui culmine aujourd’hui à 140mètres. Il y a aussi l’idée d’altitude. Elle permettra de découvrir au Locle un domaine du XVIIIe siècle (le Château des Monts), que l’on imaginerait plutôt situé du côté de Crans-Céligny. Ou le col de La Gemmi. L’infini pointe même à l’Observatoire de Sauverny. Et l’infini c’est haut et c’est grand!

La Tour de Rive, récemment restaurée, de Saugey. Photo Tribune de Genève.

L’essentiel n’en reste pas moins les constructions géantes du XXe siècle, qui ont modifié l’échelle urbaine. Pour en rester à Genève, il y a ainsi des visites prévues à la Tour de Rive, construite avant la guerre par Saugey, comme au Lignon, aujourd’hui protégé. A la Tour de la TV, profondément remaniée en 2012. A Constellation de Saint-Jean, qui a rompu le «skyline» rive droite dès les années 1950. Les tours de Carouge ou de Lancy figurent aussi au programme. Ce sera difficile de faire le tour des tours en deux petites Journées… Quand je lis la brochure, ce joli petit objet carré, j’ai du coup l’impression d’un message subliminal. Voire de plusieurs. D’abord, bien des organisations patrimoniales se sont vues noyautées ces dernières années par des architectes se cherchant des pères et même des grands-pères en matière de modernité. Ils ont osé, pourquoi pas nous? D’où cette impression que tout pourrait se résumer au slogan «tout est bon dans le béton». Il y a ensuite l’idée répandue que les gens finiront bien par s’habituer, et du coup par accepter. Il faut vivre avec son temps.

Le cas de Montreux

L’exemple le plus frappant de ce martelage («lavage de cerveau» resterait une expression exagérée) se trouve à mon avis dans la visite proposée de la Tour d’Ivoire à Montreux. On se souvient (à condition d’avoir un certain âge, bien sûr!) que cette aiguille, conçue par le financier, architecte, ingénieur et promoteur Hugo Bascaglia, est venue trouer la ville au charme désuet entre 1961 et 1969. Or qu’est-ce que je lis dans sa présentation au lecteur? «Longtemps décriée, elle est aujourd’hui le bâtiment emblématique de Montreux.» Son auteur constitue «l’incarnation du génie moderne». Il a su obtenir des «dérogations et arrangements successifs». J’ai du coup appris que son machin était antisismique et résistant aux tornades. Sur le plan esthétique, je me demande s’il s’agit vraiment là d’une bonne nouvelle!

Les Tours de Carouge. Photo Tribune de Genève.

Il n’y aura pas qu’à visiter, durant ce week-end précédant d’une semaine les Journées françaises. La Fondation Braillard va proposer dans ses locaux de l’Athénée une exposition de projets de Maurice Braillard ayant en commun d’être restés sur le papier. Des conférences sont prévues au Pavillon Sicli, une intéressante construction de type pourtant horizontal. Lors d’une croisière sur la barque Neptune, Erica Deuber Ziegler dira enfin «pourquoi on n’a pas construit en hauteur» à Genève, avec tout de même de redoutables accidents de parcours. L’historienne fera ainsi entendre une voix libre au milieu de paroles sentant un peu le béni oui-oui. Il faut dire que les Journées se retrouvent prises au piège, du moins dans nos Ville et Canton. Comment critiquer quand les pouvoirs publics genevois, contrairement à ce qui se passe ailleurs en Suisse romande, tiennent année après année à se fendre dans la brochure d’éditoriaux, histoire de montrer qu’ils sont bien là et qu’ils soutiennent? Il faut dire que cet intérêt affiché de deux jours leur permet de multiplier les initiatives malheureuses les 363 autres jours de l’année (voire même 364 en 2020)!

(1) Environ 4,3millions en 1945, 8,57 millions en 2019. Le double!
(2) Les séquoias géants du Parc Barton, à Genève.

Pratique

Journées du Patrimoine, partout en Suisse, le samedi 12 et le dimanche 13septembre. A moins d’un spectaculaire rebond de la maladie, bien sûr!

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