Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les historiens de l'AEHR partent en guerre contre le projet scientifique du MAH

Et ça recommence! Les spécialistes de l'histoire locale s'insurgent contre les volontés émises par la commission formée ad hoc. Pas d'ADN genevois. Non à l'abandon du Rath et de la Maison Tavel.

La pose de la première pierre du MAH en septembre 1904. Le début d'une longue histoire...

Crédits: Bibliothèque de Genève

La lettre ne fera sans doute pas plaisir à Sami Kanaan, maire de Genève et surtout responsable de la culture comme des sports. Elle lui a été adressée le 4 mars par l'association pour l'étude de l'histoire régionale (AEHR). Barbara Roth signe cet envoi pour le groupe de travail. Un groupe comportant nombre d'historiens connus et reconnus. Il me faut citer Isabelle Brunnier, Danielle Buyssens, Fabienne Sturm, Flavio Borda d'Agua, Vincent Chenal, Pierre Corboud et Livio Fornara. Des gens connaissant la question et ayant parfois des réponses pour ce qui touche au Musée d'art et d'histoire. Cette charrue à chiens depuis bientôt un quart de siècle.

L'AEHR a pris comme tout le monde connaissance du rapport définitif de la commission en juin 2018. «Lors d'une récente assemblée générale, les membres de notre association ont demandé à notre groupe de poursuivre son travail et de vous (Sami Kanaan, donc) faire part de nos réactions.» Certes, le texte de 2018 différait de celui de 2017. Mais le fond n'a pas changé. «Nous restons critiques sur plusieurs options fondamentales.» Or celles-ci se révèlent contraignantes. Il s'agit d'une feuille de route. Une feuille encombrante au moment où le poste de directeur du MAH se retrouve mis au concours. L'heureux élue ou la malheureuse élue devra «définir et conduire une politique culturelle (...) en cohérence avec les orientations établies par la commission externe pour le nouveau musée.» Un lien trop fort selon l'AEHR. «Cela laissera peu de liberté à la personne choisie, une option que nous permettons de trouver très discutable.»

Scénario inadéquat

Le scénario retenu semble en effet inadéquat aux historiens. Ils reprochent au parcours prévu un nationalisme genevois étriqué. Il ne suffit pas non plus de remonter dans le temps, comme avec la machine de Monsieur Wells, «pour porter un regard actuel sur l'histoire et le nourrir d'interrogations et de clefs de compréhension contemporaines». Il ne faut guère revendiquer, comme le fait le texte, un ADN spécial pour Genève. «Ce serait s'inscrire dans une vision essentialiste de l'identité, vision dont on connaît pourtant les dangers et les dérives.» Le picorage adopté élude en plus des thèmes porteurs comme la participation de certains Genevois à la traite des Noirs «et de leur intéressement à diverses entreprises coloniales». Il faudrait pour ce faire une «inscription de l'histoire genevoise dans un contexte plus large. ADN ou pas, Genève ne s'est pas faite toute seule mais «dans des relations sans cesse rejouées et renouvelées avec son environnement proche et lointain».

L'AEHR s'inquiète aussi de la division entre les salles dites historiques et les autres, vouées aux collections. Pour les premières, il s'agira de remplir, tandis que les secondes présenteront de manière classique les œuvres phares du musée. «Pourquoi séparer ainsi les disciplines et les éclairages comme s'il s'agissait de regards incompatibles, au lieu de combiner les outils d'interprétation mis au service d'une exposition de référence?» L'association se montre bien sûr heureuse d'un regard historien sur les collections. «Mais il faudra qu'un ou des historiens de métier interviennent en dialoguant avec les responsables des collections pour produire des discours intégrant ces différentes disciplines à partir de la réalité des collections.» Ces historiens voudraient-ils prendre le pouvoir? Là c'est moi qui m'interroge. Il faut dire que je n'aime pas beaucoup les discours. Cela dit, il faudra bien un spécialiste pour aiguiller (ou aiguillonner) les conservateurs...

Pourquoi une "Maison des savoirs"?

L'association conclut en manifestant son désaccord avec l'abandon de la Maison Tavel et du Musée Rath. «Gardons-nous de faire de Charles-Galland le «navire amiral» d'une flotte fantôme. Peut-on vraiment prétendre mettre au rebut sans projet alternatif ni budget deux bâtiments d'importance historique majeure et admirablement situés pour les remplacer par une salle d'exposition souterraine, aveugle et sans âme»? L'Ecole des beaux-Arts transformée en «Maison des Savoirs» fait également tousser l'AEHR. Cette Ecole «n'est-elle pas le prolongement rêvé, et attendu depuis si longtemps, des espaces d'exposition du MAH?»

La lettre se termine par un appel à la sagesse et à la pondération. Genève a-t-elle vraiment les moyens de s'inscrire dans le paysage des «blockbusters», «ces exposition internationales dont les budgets atteignent des montants prohibitifs?» La réponse semble non, même si Bâle y arrive aujourd'hui très bien. Mieux vaudrait garder le Rath pour des manifestations «d'une certaine envergure» et répartir le reste entre le bâtiment de la rue Charles-Galland et «les espaces généreux de l'Ecole des beaux-Arts». Comme cela, pas besoin de creuser une salle souterraine! Moins de coûts! Une réalisation plus rapide! Du reste, avec une «black box» ruineuse en sous-sol «c'est aller tout droit vers un nouveau référendum dont le résultat est écrit d'avance. Veut-on encore perdre dix ans avant de rendre le lustre qu'il mérite au Musée d'art et d'histoire»?

Sur ce, je viens de recevoir mon invitation pour la remise des clefs du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. La cérémonie se déroulera le 5 avril à midi sur le site de Plateforme10.


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