Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les habitants de Genève ont dit "non" à la Cité de la Musique, mais... tout peut changer

Après des mois de campagne violente, un verdict est sorti des urnes. C'est un refus, mais à quelques voix près. Le Conseil d'Etat menace de ne pas suivre la volonté populaire.

La Cité de la Musique, telle qu'elle n'existera sans doute pas.

Crédits: Image de synthèse reprise de la Tribune de Genève.

Bis repetita. Le 28 février 2016, les habitants de la Commune de Genève refusaient en votation le Musée d’art et d’histoire revu et corrigé par l’architecte Jean Nouvel et les millions de Jean Claude Gandur (1). Les indéfectibles soutiens au programme de transformations n’avaient même pas envisagé la possibilité d’une défaite. Ils avaient pour eux le fric et les pouvoirs en place. Ce soir du 13 juin 2021, les mêmes habitants ont balayé (oh, d’un pourcent seulement!) le projet d’une Cité de la Musique à la place des Nations. Là aussi, l’échec semblait si improbable qu’il n’avait pas été envisagé. Une identique collusion d’intérêts politiques et financiers (sans parler de l’ego du promoteur de l’opération Bruno Mégevand) allait imposer à la populace le fait du prince. Il en allait, et ces gens disaient cela sans rire, du «rayonnement de Genève».

Oh, évidemment, le 50, 84 pourcent de «non» résulte d’une coalition hétéroclite. Il n’y a pas d’un côté la musique alternative et de l’autre une institution aussi madérisée que l’Orchestre de la Suisse romande. Sont montés dans le tram (serait-ce le 15, dont le terminus se situe précisément place de Nations?) les écologistes, les défenseurs du patrimoine et les adversaires de la fameuse «fondation qui ne donne pas son nom». Wilsdorf, pour ne pas la nommer, devait en effet verser 300 millions sans demander le moindre contrôle des dépenses. D’aucuns ont osé penser que le poids de cette émanation de Rolex devenait incompatible avec une démocratie culturelle. D’autant plus qu’elle défend toujours l’«establishment». C’était la première fois que l’on s’attaquait de front à cette vache sacrée. Une telle levée de tabou que la presse s’est très peu faite l’écho de ces algarades. Mieux vaut ne pas se fâcher avec cette éminence grise locale!

Un départ de campagne misérable

Si aujourd’hui chacun s’interroge sur cette défaite imprévue (qui va faire jaser jusque dans les médias étrangers, vous pensez, 300 millions…), tout avait commencé modestement pour les vainqueurs. Je me souviens de la première réunion de presse dans un Lyrique glacé à la veille du troisième confinement. Très peu de journalistes étaient venus. Il y avait davantage d’orateurs qu’eux. Normal! Les partisans de la Cité allaient «écrabouiller» leurs adversaires. Pour autant, bien sûr, que ceux-ci parviennent à obtenir suffisamment de signatures pour justifier une initiative communale! Rien n’apparaissait moins certain. Comment toucher une population mise sous cloche? Bonne fille pour une fois, Genève avait accordé un délai de grâce. Elle pouvait bien se permettre cela, puisque ces illuminés allaient forcément perdre.

Il y a ensuite eu le financement de la campagne pour donner des motifs de dire «non» et contrer certaines contre-vérités (des mensonges, si vous préférez). La plus énorme était la création d’un «parc public» qui aurait eu en fait la taille d’un jardinet. Les opposants disposaient de 20 000 francs. Les «pour», regroupant tout ce qu’il y a de friqué, avaient le centuple à en croire la musicienne Béatrice Graf. Une femme qui a beaucoup travaillé sur le sujet. Y aurait-il même des affiches en ville? Pas évident! Il en finalement été apposées certaines, dont la meilleure m’a semblé de cet Exem ne signant jamais. Elles se révélaient moins abondantes, mais avec un côté plus frappant que des «Oui» béats inscrits sur fond rose bonbon. Les journaux se sont dits neutres, alors qu’ils ne l’étaient pas vraiment. Toujours ce «prestige genevois», qui n’existe en fait plus. J’aurai l’occasion de vous dire pourquoi la semaine prochaine à l’occasion d’un événement suisse. Et puis soyons justes. La plupart des médias romands ne sont pas nés contestataires…

Une rude bataille

N’empêche que la bataille de la Cité aura été rude. Cette consultation municipale, en principe archi-mineure, aura polarisé toutes les attentions locales pendant plus d’un mois. A côté de cela, les votations fédérales aux sujets importantissimes (le CO2, la Loi Covid…), avaient l’air de simples balivernes. On s'éloignait terriblement de la lettre à la poste imaginée par Bruno Mégevand, même si les PTT ne sont plus qu’ils étaient. La corde se révélait sensible, comme aurait dû s’en douter cet ami de la musique. Où les gens du «oui» auront le plus péché c’est cependant par leur arrogance. L’OSR, Wilsdorf, les hautes écoles, c’est la Genève d’en haut. Il ne manquait plus dans la lutte que le Grand Théâtre, ses folles dépenses et ses mises en scènes faites pour épater le bourgeois.

Au soir du 13 juin, nous en restons là. Mais la bataille n’est pas finie, loin de là. Le Conseil d’État, par la voix d’Antonio Hodgers, a fait savoir qu’il ne sentait pas lié par cette votation, qualifiée de simple préavis. Autant dire que la Cité pourrait tout de même se faire, pour autant que la fondation, écœurée, ne retire pas ses billes. L’ONU, propriétaire de la parcelle, a aussi son mot à dire. L’ONU à Genève, c’est un peu comme le pape à Rome. Un mélange de force brutale et d’eau bénite. La cassation d’une telle décision tiendrait cependant de la boîte à Pandore. L’ONU, en principe écologique, peut difficilement imposer une de ses tours à la place réservée à la Cité. La Cité se fer difficilement ailleurs. Si du moins elle possède sa nécessité, vu tout ce qu’il existe déjà comme infrastructures musicales dans la ville.

Risque de dérapage

Continuons. Le Conseil d’État joue là sa légitimité démocratique. Passer outre à la volonté populaire serait le début de la dictature, même si nous ne sommes pas encore en Biélorussie. Et le serpent se mort enfin la queue. Antonio Hodgers, alias «le bétonneur vert» pour ses ennemis, a bâti son image de gendre idéal sur le fait qu’il était enfant de réfugiés d’une dictature sud-américaine. Dans une ville où la population devient chatouilleuse, le terrain se retrouve donc miné. Et cela à coté de la sculpture géante en forme de chaise de Daniel Berset, consacrée depuis des lustres à la lutte anti-mines. Avouez qu’il faut vivre à Genève pour avoir la chance de voir ça!

La suite au prochain épisode.

(1) J’aurais encore pu citer l’échec populaire d’un Musée d’ethnographie à la Place Sturm en 2001. Mais le MEG nouveau (qui doit changer de nom prochainement) a fini par se construire boulevard Carl-Vogt (Carl Vogt se voyant aujourd’hui voué aux gémonies).

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