Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les pneus dorés de Claude Lévêque font scandale à l'Opéra de Paris. Un nouvel art officiel?

Pour les 350 ans de l'Académie royale de musique, l'artiste français a créé une installation durant un an. Il a placé dans l'escalier conçu par l'architecte Charles Garnier deux sculptures. A l'Opéra Bastille, il a préféré le néon.

Les pneus dans l'escalier. Claude Lévêque au milieu.

Crédits: Lionel Bonaventure, AFP

Deux pneus dorés. Paris tient son nouveau scandale en matière d'intervention contemporaine. Il faut dire que les objets en question resteront un an entier sur le pallier du grand escalier de l'Opéra de Paris. Un lieu patrimonial sensible. On se souvient du tollé suscité par son directeur Stéphane Lissner (un homme possédant peut-être des qualités dans le domaine musical) en faisant abattre fin 2015 les cloisons séparant les loges. Cet acte «démocratique» lui permettait sans doute de gagner des places. Les séparations en question n'en formaient pas moins la caractéristique d'un monument classé jusqu'au dernier bouton de porte. J'ignore où est aujourd'hui cette sombre affaire.

Les pneus ont été commandés à Claude Lévêque, 65 ans, qui avait plus ou moins carte blanche. Vous savez à quel point il devient incorrect de nos jours d'imposer la moindre contrainte à ces enfants gâtés que sont les artistes arrivés. Le Français a en fait conçu plusieurs choses. Outre les pneus faisant hurler les internautes dont la langue est moins châtiée que celle des journalistes, il y a ainsi des lustres. Ils projettent une lumière fuchsia près de la sibylle de la sculptrice suisse Marcello. Des miroirs inclinés, dans la Rotonde, reflètent des néons bleutés. Lévêque utilise beaucoup de genre de tubes (1). Il suffit de rappeler le superbe éclair rouge qui a traversé en 2014 la Pyramide du Louvre, avant de disparaître pour faire place à du nouveau (2). La nuit, c’était féerique.

Aucune provocation...

Ce sont les pneus qui monopolisent la colère. Un tweet parle même d'«immondice», si j'en crois l'Agence France Presse. L'artiste, je dois le reconnaître, ne se drape pas dans une dignité bafouée. Il tente la conciliation. L'homme n'a comme de bien entendu «nullement eu l'envie de provoquer.» Il s'est mis en phase avec Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra inauguré en 1875. Ce dernier aurait conçu un ouvrage «chargé, mécanique et organique». Si je suis d'accord avec lui pour la charge, puisque tout devait ici faire riche, l'escalier servant de plus à montrer les robes des spectatrices, je me perds en conjonctures pour l'organique et le mécanique. Au vu des images de cette installation, marquant les 350 ans de l'Académie royale de musique, je la trouve juste déplacée. Les images du «diadème» de néon au dessus de l'Opéra Bastille, conçu par le même Lévêque me semblent en revanche prolonger Noël. Un peu comme le faisaient les «Ondes», aujourd'hui disparues, de François Morellet sur les façades du Louvre des Antiquaires.

L'ensemble n'en soulève pas moins une nouvelle fois l'utilité, ou plutôt «la pertinence» comme on dit aujourd'hui, des interventions contemporaines dans les monuments anciens. André Malraux a mis la machine en branle quand il est devenu le premier ministre français de la culture à l'aurore des années 1960. Il s'était du reste aussi attaqué à l'Opéra, dont il avait cassé l'harmonie, de manière définitive cette fois. L'auteur de «La condition humaine» avait trouvé moderne de commander un plafond à Marc Chagall, déjà septuagénaire, afin de remplacer la création originelle de Jules Lenepveu. Celle-ci n'a heureusement pas été détruite. Elle se trouve quelques centimètres sous l'actuelle peinture, qui répond mal au goût Napoléon III de la salle. Malraux avait réédité l'exploit à l'Odéon, avec André Masson. Vous noterez que pour faire du neuf, l'écrivain-ministre préférait les vieux. Une habitude demeurée actuelle. L'immense plafond (500 mètres carrés!) au-dessus des bronzes antiques du Louvre fut en 2010 la dernière grande œuvre de Cy Twombly, aidé sans doute par de nombreuses petites mains.

Un nouvel art officiel

Après Malraux, la France a continué dans cette voie d'un nouvel art officiel. Il suffit de citer le nom de Jack Lang et de prendre comme exemple les colonnes de Daniel Buren dans la cour du Palais-Royal. Un choix doublement malheureux. La chose s'intègre mal, et l'artiste passe pour un mauvais coucheur. Il y a quelques années encore le Ministère, que tant de gens ont présidé depuis Lang, s'offrait une résille de métal par-dessus un beau bâtiment 1910 de la rue Saint-Honoré. Ce plat de spaghettis métalliques signé Francis Soler est également appelé à durer. Hélas... Il faut dire que l'art contemporain constitue un terrain miné. Comme le relevait le 2 janvier Didier Rykner dans son journal en ligne «La Tribune de l'art», vous avez le droit de dire que Luc Besson est un cinéaste nul. Vous bénéficierez même de la caution des intellectuels. Mais impossible de le faire pour un plasticien contemporain, sous peine de paraître réactionnaire. Sauf pour Jeff Koons, peut-être. Je vous rappelle la polémique autour de son bouquet de tulipes, haut de douze mètres, qui devait d'élever devant le Plais de Tokyo et qui ira finalement se faire voir ailleurs.

Cela dit, j'avoue ne pas être fan non plus des installations rituellement proposées l'été à Versailles. Soit trop petites. Soit hors de propos. Il n'y a guère eu que les arbres de Giuseppe Penone, et dans une certaine mesure l’immense sculpture d'Anish Kapoor qui m'aient convaincu. Là aussi, il s'agit d'un endroit délicat, exigeant du tact. J'ai toujours eu l'impression que Jean-Jacques Aillagon, promu par relations à la direction de Versailles alors qu'il reste un homme du contemporain, faisait du taux d'écoute. Allons-y! Un bon scandale fera venir le bon public. Tout a d'ailleurs symptomatiquement commencé avec Jeff Koons en 2008. Aillagon a dû regretter de ne pas avoir invité Paul MacCarthy. On se souvient des cris que son «Tree» de 24 mètres de haut avait provoqué Place Vendôme, fin 2014. Les conservateurs heurtés avaient comparé l'objet à un plug anal géant. Ce qui m'avait donné l'idée un peu perverse qu'ils utilisaient quotidiennement de tels objets.

(1) Son installation permanente dans les combles de la Fondation Lambert d'Avignon reste particulièrement spectaculaire.
(2) Jusqu'au 24 janvier, les visiteurs et les passant ont ainsi la vision du "Throne" doré lui aussi, de Kohei Nawa. Dix mètres de haut. Trois tonnes. Un ouvrage japonais pour le moins chargé qui aurait sans doute mieux convenu à l'Opéra Garnier.

Nous n'allons pas quitter l'Opéra de Paris. Je vous propose, une case plus loin dans le déroulé de cette chronique, un papier sur les deux livres récemment sortis par les Editions du Patrimoine pour les 350 ans de la grand maison.


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