Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les frères Barraud des années 1920 et 1930 ont aujourd'hui leur exposition aux Pays-Bas



Originaires de La Chaux-de-Fonds, François, Aurèle, Aimé et Charles Barraud ont rapproché la peinture romande de la Neue Sachlichkeit germanique. A découvrir à Gorssel.

"La tailleuse de soupe" de François Barraud, qui fait la couverture du catalogue. En dépit de l'athéisme des frères, il est permis d'y voir une Cène laïque.

Crédits: DR

Ils sont quatre, comme les Trois Mousquetaires. Les frères Barraud, nés entre 1897 et 1903, ont marqué la peinture suisse de la première moitié du XXe siècle. Ils ne jouissent pourtant pas de la popularité, je ne dis pas d'un Ferdinand Hodler, mais au moins d'un Cuno Amiet ou d'un Giovanni Giacometti. Depuis plusieurs décennies, Corinne Charles, que j'ai connue s'occupant du Moyen Age, s'efforce de les faire connaître. En 2005, la Genevoise était derrière l'exposition qui s'est tenue au Kunstmuseum de Winterthour, puis au Musée des beaux-art de la Chaux-de-Fonds. Un parcours logique dans la mesure où leur art, proche de la Neue Sachlichkeit germanique des années 20 et 30, émanait d'une fratrie originaire de la cité horlogère.

Aujourd'hui, les frères Barraud, François, Aimé, Aurèle et Charles, reviennent mais au loin avec toujours Corinne Charles en héraut (je ne sais pas comment féminiser ce mot). Ils sont aux Pays-Bas, dans le Museum More de Gorssel, inauguré en 2015. Un lieu plutôt inattendu, même si la Hollande est également liée à la Neue Sachlichkeit par des artistes comme Carel Wilinck ou Charley Toorop. Je ne suis pas allé à More, dont le musée semble très séduisant en photo, mais c'était l'occasion de parler avec Corinne de peintres ayant marqué non seulement la scène neuchâteloise, très riche à l'époque, mais romande. François Barraud, le principal des quatre frères, le plus important en tout cas, n'a-t-il pas travaillé à Genève, où il est mort de tuberculose à 35 ans en 1934?

Un musée pour les réalismes

D'abord, pourquoi More? Très simple. «Le directeur de l'institution s'est adressé à moi pour me demander une exposition sur les Barraud. Il faut dire que son musée est centré sur les réalismes au XXe siècle.» Le genre suppose la figuration. En 1981, Beaubourg avait proposé une exposition pionnière sur le sujet. Elle avait été mal accueillie. L'histoire de l'art officielle se composait alors d'avant-gardes successives, réduisant tout le reste à des vieilles lunes. François Barraud y était représenté par deux toiles. «L'institution détient de lui une œuvre essentielle, «La toilette» de 1930. J'ai fini par découvrir qu'elle avait été offerte en 1932 par un riche donateur anonyme.» Pour Corinne Charles, les choses sont claires. «François Barraud a eu son exposition dans la capitale française en 1932. Son marchand Max Moos a certainement offert une grande pièce au Luxembourg afin de valoriser son poulain.»

"L'intrigante" de François Barraud, qui se trouve au Luxembourg. Photo DR.

En 1932, François Barraud sortait à peine de la misère qui a caractérisé le début de la carrière des quatre frères en Suisse et en France. Leur art froid, leurs sujets austères, leur lien aussi avec une extrême-gauche anticléricale ne leur facilitaient pas la tâche. La clientèle locale les boudait. «Il y avait en plus beaucoup d'artistes de talent à La Chaux-de-Fonds, de Madeleine Woog que je rêve d'étudier, à Charles L'Eplattenier dans un tout autre genre, en passant par Charles Humbert, le mari de Madeleine. Avec les alliances matrimoniales, j'arriverais à sept artistes chez les Barraud!»

Un grand marchand genevois

Il aura donc fallu le flair de Max Moos, qui a pris trois des frères sous contrat, pour changer la donne. «C'était un marchand travaillant sur un grand pied dans une galerie sur la rive droite de Genève, dont More a reconstitué l'apparence dans l'exposition actuelle. Moos, qui avait suivi Hodler, vendait très cher. Même pendant la Crise. Le Musée des beaux-arts de Lyon a payé une fortune son François Barraud.» L'homme savait faire mousser sa marchandise, employant la critique Lucienne Florentin pour vanter ses peintres. «Il a offert à François une maison avec atelier, plus un salaire contre son entière production.» Une création restreinte. La maladie a vite limité son activité. «Il doit avoir en tout réalisé environ 200 œuvres.»

L'autoportrait au chevalet d'Aurèle Barraud. 1929-1930. Photo succession Aurèle Barraud, Stiftung für Kunst, Kuktur und Geschichte, Winterthour 2019.

Pour More, Corinne Charles a dû se restreindre. «Je me suis montrée très sélective, en m'arrêtant à la fin des années 1930. Il s'agissait de montrer les meilleures œuvres, en mettant l'accent sur celles que j'ai récemment redécouvertes.» Le résultat de véritables enquêtes. Pour l'essentiel, l'émergence s'est produite chez des particuliers, qu'il a ensuite fallu persuader de prêter aux Pays-Bas. «J'ai convaincu beaucoup de propriétaires par mon enthousiasme. Il fallait dire aux gens qu'il s'agissait d'une occasion unique de mettre en valeur leur peintre à l'étranger.» Il y avait heureusement de nombreuses pièces dans les caves des musées, «qui ne montrent jamais leur Barraud.» Cela dit, aucun d'entre eux ne se trouve au Musée d'art et d'histoire de Genève. «Il n'a rien acheté. Jamais. Ni même prévu d'acquérir quoi que ce soit. Je n'ai retrouvé aucune trace des Barraud dans les délibérations.» Pour Charles, l'aîné des frères mort à la veille de ses 100 ans en 1997, les prix actuels se révèlent pourtant de nos jours modestes. Ils tournent, pour des pièces tardives autour de 1000 francs...

Catalogue en néerlandais

L'exposition se double bien sûr d'un catalogue scientifique. En néerlandais, hélas. Pas le plus petit résumé en anglais. «J'ai dû me mettre à la langue, afin de relire dans le détail la traduction.» C'était, quatorze ans après l'aventure de Winterthour et de la Chaux-de-Fonds, l'occasion d'opérer le point sur la recherche, avec des documents inédits. Il y a aussi, sur quatre colonnes, la vie parallèle des Barraud. Une liste exhaustive des expositions personnelles ou collectives. Plus une bibliographie se voulant la plus complète possible. Dommage que nous ne puissions pas en profiter ici, alors que nos musées genevois sont quasi vierges d'expositions...

Pratique

«De Broers Barraud», Museum More, 28, Hoofdstraaat, Gorssel, jusqu'au 12 mai. Tél. 0031 575 760 300, site www.museummore.nl Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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