Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les opposants à la Cité de la Musique lancent un référendum communal à Genève

Il y a la gauche, la droite, les défenseurs du patrimoine et ceux des arbres. En apparence, ils n'ont aucune chance contre le pouvoir politique et l'argent. Mais...

La Cité de la Musique. Simulation du projet.

Crédits: Pierre-Alain Dupraz, Ville de Genève 2020.

La musique adoucit-elle vraiment les mœurs? Pas celles des politiciens apparemment! Les intervenants d’une conférence de presse tenue le 27 octobre au restaurant Le Lyrique (un choix qui dénote au moins d’un sens de l’humour...) ont ainsi pu tonner de concert contre la massive Cité de la Musique, prévue à Genève. Elle serait selon eux victime de tous les maux. Une vraie cécité de la musique! Cette ambitieuse construction permise par le mécénat local massacre un bien patrimonial en anéantissant «Le Feuillantines». L’affaire a été ficelée dans le dos du public. Sa mégalomanie ne répond à aucun besoin réel. Certains des nombreux intervenants dénoncent en plus l’arrogance d’une "clique" qui, déçue de ne pas avoir obtenu un Musée d’art et d’histoire (MAH) bien à elle, se rattrape sur une entreprise tout aussi pharaonique érigée à sa seule gloire.

Mais revenons au départ, dans un Lyrique glacial, où les détracteurs du projet étaient bien plus nombreux que les journalistes, soit une dame du «Temps» et moi. Autrement personne. Sans surprise. Comme en 2014 pour le MAH, les médias semblent acquis d’avance à un projet proche de certains de leurs annonceurs, comme Rolex. Tout sujet risqué se voit du coup mis sous le tapis, comme une poussière potentiellement radioactive. Beaucoup d’orateurs l’ont du reste martelé. Le budget de communication des opposants reste quasi nul face au rouleau compresseur des promoteurs musicaux. Des promoteurs que la Ville soutient fermement. Il suffit de voir les panneaux d’affichage qu’elle déploie dans l’espace public, comme si on allait livrer aux Genevois la huitième merveille du monde. La massive architecture de Pierre-Alain Dupraz figurant à l’arrière de ces publicités déguisées a pourtant de quoi décourager. Et cela même si le public a déjà vu pire près de l’endroit prévu, place des Nations. Je pense à certaines ambassades (Russie, Etats-Unis…) et à plusieurs bâtiments destinés à des organisation internationales. J’admire par conséquent le courage de l’association Contre l’enlaidissement de Genève, représentée au Lyrique par Leila El-Wakil. On peut donc encore enlaidir Genève. Une véritable performance!

Sauver Les Feuillantines

Il est vrai que Contre l’enlaidissement de Genève tient surtout à sauver de la pioche Les Feuillantines. Un domaine arborisé presque intact du XIXe siècle. Un ensemble dont il subsiste peu d’équivalent dans un canton bétonné à tour de bras. Cette propriété de Morsier a été cédée à la Société des Nations en 1937. L’ONU, son héritière depuis 1945, va aujourd’hui la louer avec un interminable bail à la Cité de la musique. «On traite ce domaine magnifique, que Genève s’applique soigneusement à discréditer, comme un vulgaire terrain à bâtir», s’exclame Leila. Le tout en catimini. «Non à la détestable politique du fait accompli.» Pour la représentante du Parti du Travail, situé à gauche bien sûr sur l’échiquier politique, le projet Wilsdorf (la fondation de Rolex) ne correspond de plus pas aux besoins des Genevoises et des Genevois. Ni à ceux des artistes. Mieux vaut des arbres centenaires. «La qualité de vie, c’est autre chose que de grosses constructions.»

Les Feuillantines, qui seraient abattues comme trois autres villas voisines. Photo Ville de Genève 2020.

Devant nous (la journaliste du «Temps» et moi), l’aréopage des intervenants surprend par sa diversité. Un véritable habit d’Arlequin! A côté de la représentante du Parti du Travail, se trouve Eric Bertinat, un des ténors de l’UDC, étiqueté très à droite. Maria Perez d’Ensemble à gauche, admet sans peine cette alliance des contraires. Pour elle, on retrouve ici la même constellation d’oppositions que contre le bétonnage de la cour du MAH par Jean Nouvel. La gauche. La droite. Le patrimoine. Les habitants. Des artistes indépendants… Je pourrais dire, mais là c’est moi qui parle, qu’il faut souvent se liguer contre le ventre mou du centre aujourd’hui représenté par les Libéraux, certes, mais aussi les Socialistes et des Verts pas si verts que ça. Les motifs de protestation ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Il existe cependant un ras-le-bol commun contre les faits du prince. Une lassitude devant la mégalomanie d’une Ville se prenant pour une capitale. Une Ville incapable de prévoir et de gérer, obnubilée par sa supposée grandeur. Vu le thème du jour, je résumerai en disant que Genève chante plus haut que son luth, et que cela commence à bien faire. Voilà le véritable dénominateur commun des opposants à la Cité.

Trop de sièges de concert

C’est un représentant des artistes indépendant qui va mettre les points sur les «i». Pour lui, il s’agit d’un projet dont Genève n’a nul besoin. Seulement voilà! Notre ville veut toujours plus que les autres. Dans un orchestre symphonique, il lui faut déjà davantage de concertistes que chez ses voisines. «Avec les 300 millions promis par Rolex (1), on ferait mieux d’aider les gens qui sont dans le besoin.» Et notre homme de commencer de désagréables calculs. Avant même que la Cité de la Musique existe, Genève croule déjà sous le nombre des sièges disponibles, «et que l’on n’arrive déjà pas à tous louer.» Le Victoria Hall. Le Grand Théâtre… D’autres lieux encore, et notre calculateur n’a pas pris en compte du Conservatoire, en travaux, ni un Alhambra semblant avoir baissé les bras. «C’est deux fois plus que Bâle. Bien plus que Zurich. Et l’on veut encore rajouter une Cité, alors que les musiciens indépendants d’ici sont économiquement abandonnés à leur sort.»

Bref. Entre ceux qui pleurent l’abattage des arbres, ceux qui veulent classer les Feuillantines, ceux qui dénoncent le jouet d’une élite et ceux qui préféreraient aider les pauvres et les indépendants, il y a comme un front de guerre. D’où l’actuelle demande de référendum communal, exigeant 3200 signatures. «Le délai expire normalement le 24 novembre» précise Leila El-Wakil. «Nous voudrions qu’il soit prolongé à cause de la pandémie.» La votation, si elle a lieu, laisse-t-elle au moins quelques chances aux opposants? C’est finalement là le fond du problème. «Oui», explique Maria Perez. «Avant celle sur le MAH, le promoteur de MAH+ Manuel Tornare nous avait dit qu’il nous écrabouillerait. Vous avez vu le résultat.» Je retiens l’élégance du mot «écrabouiller». Cela dit, pourquoi est-ce que je vous parle au fait de Manuel? Tout le monde a oublié le politicien.

Pot de terre et pot de fer

Evidemment, l’article que je viens de vous faire n’offre rien de neutre. Ni d’objectif. Je n’ai pas été tendre le micro aux partisans et financiers de la Cité de la Musique. Pourquoi viser à la pondération quand les moyens des deux parties se révèlent si inégaux? Dites-le moi. Le pot de fer n’a pas besoin d’avocat contre le pot de terre. Je vais en plus ajouter une chose. Mais ne le répétez surtout pas. Il ne faut plus que 3199 noms. J’ai signé.

(1) On parle d’habitude de 250 millions. Mais comme nous sommes à Genève...

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