Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les dessins du "De divina proportione" de la BGE sont-ils de Léonard de Vinci?

Depuis 1756, la Bibliothèque de Genève conserve un manuscrit créé pour le duc de Milan en 1498. Il est issu de la collaboration de Vinci avec le mathématicien Luca Pacioli. Mais qui a tracé les illustrations?

L'un des tétraèdres du manuscrit.

Crédits: BGE, Genève 2019.

C'est ni oui, ni non. Mauro Natale n'a, à ce que je sache, aucune ascendance normande. Mais le problème qui lui était soumis vendredi 1er mars, sur le coup des 13 heures 30 lors d'une table ronde à la Bibliothèque de Genève, tenait du casse-tête chinois. Sont-ils bien de Léonard de Vinci les dessins géométriques contenus le manuscrit BGE Ms I. E, 210? Comment le dire? Leur tracé même ne permet pas d'y déceler la main d'un gaucher (ce qu'était Léonard) ou d'un droitier. Le «ductus», pour utiliser un mots pédant, est irréprochable, mais raide et froid. L'opposé des croquis jetés sur le papier par le maître à Milan, où le codex genevois a été produit à la fin du XVe siècle.

Gérée depuis un mois pile par Frédéric Sardet, qui nous vient de Lausanne, la BGE nous donne ici le second événement organisé sous son impulsion, vu que sa nomination n'est pas toute récente. Il y a eu début février au Musée Voltaire, toujours en déshérence directoriale, une soirée très réussie autour du philosophe et de Madame du Deffand. C'était cette fois une pause lunch en compagnie de l'homme clé de 2019. On nous servira du Vinci à toutes les sauces jusqu'en décembre. Visible par le public ce week-end, le manuscrit genevois ira sous peu à Rome, avant de se retrouver en fin d'automne au Louvre. «Avec quel nom sur l'étiquette?», demandera une dame au moment des questions. Pour Frédéric Sardet peu importe. De toutes manière, il s'agit d'une réalisation «vincinienne». La question de l'autographie se posait peu vers 1500. Ce qui sortait de l'atelier de Vinci était de Vinci. Seule comptait l'invention. La partie noble de l’œuvre.

Trois exemplaires

Mais avant d'en arriver là, dans un Espace Ami-Lullin comble, il y a eu plusieurs interventions bienvenues pour situer l'objet (visible sur un écran) dans son contexte. Paule Hochuli Dubuis a commencé par raconter l'histoire de ce volume, qui a existé dans trois versions, dont l'une est perdue. Il résulte de la rencontre à Milan de Vinci et du mathématicien Luca Pacioli, qui était de Borgo San Sepolcro en Toscane comme Piero della Francesca. Ils se sont pris d'amitié et ont rêvé ensemble de géométrie. Le texte s'intitule du reste «De divina proportione». Il se réfère aussi bien à Euclide qu'à l'architecte romain Vitruve. Il y est question du nombre d'or, qui tourne les têtes depuis Pythagore (l'homme du théorème).

Luca Pacioli traçant des figures géométriques. Ce célèbre tableau de Jacopo da Barbari se trouve à Naples. Photo DR.

Il a donc existé trois copies manuscrites. L'autre se trouve depuis le XVIIe siècle à l'Ambrosiana de Milan. Celle de Genève, datée 1498, était réalisée pour Ludovic le More lui-même. Le duc de Milan allait subir l'invasion française quelques mois plus tard et sortir ainsi de l'Histoire. Le recueil a passé ensuite par Venise, comme l'atteste une inscription laissant supposer qu'il a appartenu à Palma le Vieux ou Palma le Jeune. Deux peintres importants. Il s'est ensuite retrouvé en France dans la prestigieuse bibliothèque des Petau. C'est lors de la lente dispersion de celle-ci que 88 manuscrits ont été acquis par Ami Lullin. L'homme le plus riche de la République vers 1710. Ce dernier a légué ce fonds en 1756 à la Bibliothèque de Genève.

Du côté du nombre d'or

Magali Aellen Loup et Isabelle Haldemann se sont ensuite penchées sur la matérialité du livre. Il a été réalisé sur parchemin. Autrement dit sur peau. Du mouton, vraisemblablement. Encre métallo-gallique. Le manuscrit a subi des attaques dues à une mauvaise conservation dans un passé lointain. Une première intervention a eu lieu en 1916. De 1992 à 1996, une restauration en profondeur s'est vue menée par Andrea Giovanini. Elle a nécessité environ 400 heures de travail. Il a fallu mettre le livre sous presse deux ans afin qu'il retrouve son caractère plane. Shaula Fiorelli, mathématicienne, a enchaîné sur le «nombre d'or» avec beaucoup d'énergie. Je m'y suis perdu au bout de deux minutes, mais les gens avaient l'air passionnés. Ce nombre serait fixe. Comme une équation. Il n'empêche que le goût esthétique change. Le corps vitruvien dessiné vers Léonard en 1500 ne correspond déjà plus à l'idéal physique maniériste des années 1580.

Une intervention sans notes de Frédéric Elsig a suivi. Brillantissime. Elle traitait de Léonard et la perspective. Il en existe en fait deux. Je résume. Il y a l'aérienne, ou atmosphérique, qui est celle de la peinture depuis la fin du XVe siècle. Elle demeure en quelque sorte illusionniste. Et puis l'autre. La géométrique. La savante. Il s'agit là d'une science se prêtant à la théorie. Il a bien sûr été question de Léon Alberti, de Filippo Bnuneslleschi et de Piero della Francesca. Avec un retour sur Luca Pacioli, qui est tout de même l'homme du jour avec Léonard.

Deux cas récents

Il ne restait plus à Mauro Natale qu'à conclure. Péroraison attendue. Le professeur a commencé par deux autre Vinci récents, puisque ces derniers ont tendance à pousser comme des champignons. Il a été question de «La Belle Princesse», qui dort sauf erreur dans un coffre de notre Port-Franc. Ça a été l'exécution pour ce dessin, très fini et un peu trop joli. Un support ancien. Quelques traces d'un tracé primitif. Beaucoup d'améliorations du XIXe siècle, voire du XXe. Le «Salvador Mundi» à 450 millions de dollars a mieux passé son examen. En dépit d'usures phénoménales et de restaurations frôlant le lifting, il subsisterait des parties pouvant se révéler de la main du maître.

Et le manuscrit genevois? On est venu pour cela, après tout! Provenance en béton. Etat de conservation moyen. Sans doute pas issu, pour ce qui est des illustrations, de la même main que celui de l'Ambrosiana. Une invention de Vinci, sans aucun doute. «Mais ce dernier, qui passait d'une chose à l'autre, se serait-il donné la peine de refaire trois fois les mêmes dessins aboutis? Ne faut-il pas voir là le travail d'un membre de son atelier, travaillant sous son étroite supervision?» La chose n'enlève aucune valeur, sinon financière, au manuscrit. Il faudrait voir là une création collective, comme le sont nombre d’œuvres anciennes. Et cela (mais ici c'est moi qui parle) pour ne pas parler des véritables usines que constituent les antres de certains créateurs de notre époque. Je ne donnerai pas de noms.

Pratique

«De divina proportione», Bibliothèque de Genève, Espace Ami-Lullin, promenade des Bastions, Genève, le samedi 2 mars de 10h à 16h. Entrée libre dans la limite des places disponibles, Visites guidées à 11h, 13h et 15h. Tél. 022 418 28 00, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/bge/ Le manuscrit est visible numériquement depuis le 1er mars sur www.e-codices.ch

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