Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les dessins de Courbet font l'objet d'un énorme livre et d'une exposition à Ornans

Niklaus Manuel Güdel et son équipe ont exploré un oeuvre très contesté de la manière la plus méthodique possible. Ornans, la ville natale du peintre, présente les dessins avant Vevey.

L'auto-portrait à la pipe, qui se trouve dans la collection Jean Bonna.

Crédits: DR

Le livre se révèle à la hauteur des problèmes soulevés. Enorme. Il faut dire que l'équipe placée sous la direction de Niklaus Manuel Güdel s'attaque à l'un des peintres français les plus difficilement cernable: Gustave Courbet. Un artiste dont le monde fête en 2019 les 200 ans de la naissance. Le catalogue raisonné de ses peintures fait sans cesse l'objet d'interrogations nouvelles. Qu'a peint l'homme lui-même? Quelles sont les toiles dues à son atelier, surtout lors de son prolifique séjour suisse de 1873-1877? Où se situent enfin les faux? Les vrais faux, si j'ose dire. Cela dit, il ne me semble guère plus facile de faire le ménage chez Camille Corot...

"Portrait de fillette". Photo DR.

Pourquoi tant de questions? Parce que le Franc-Comtois est toujours resté fantastiquement inégal. Bien sûr, il y a les chefs-d’œuvre. Je vous recommande ainsi «L'Atelier», que le Musée d'Orsay a récemment restauré en public. Le tableau, naguère embrumé, a changé de couleurs. Mais il y a aussi les réalisations médiocres. Voire les croûtes. Courbet reste l'auteur indiscuté de tableaux vraiment horribles, mal composés, mal dessinés et pour coiffer le tout mal peints. Des générations de spécialistes, et en particulier la famille Fernier (où l'on est expert de Courbet de père en fils), ont tenté de démêler le bon grain de l'ivraie. Mais aucun classement, ou presque, ne se révèle définitif. Il peut y avoir des changements d'opinions. Et il apparaît régulièrement de nouveaux Courbet. Le peintre genevois Emile Chambon (1905-1993), qui était un «fan», prétendait ainsi posséder de lui 130 peintures et 450 dessins!

A la recherche des traces d'époque

Les dessins... Si les réalisations picturales de Courbet ont déjà du mal à mettre le cénacle d'accord, c'est ici la bouteille à encre. On en était même venu à se demander si l'homme d'Ornans avait jamais tenu un crayon. Cet exhibitionniste s'est pourtant peint en 1845-46 avec un porte-mine. Il se trouve sur le célèbre «Autoportrait à la ceinture» d'Orsay, qui brillait récemment à la superbe rétrospective dédiée au maître par Ferrare. Des mentions de dessins exposés du vivant de Courbet se retrouvent par ailleurs nombreuses, mais éparses. Anne-Sophie Poirot s'occupe de cette partie. Son texte s'intitule «Jalons et stratégies». Il existe donc des feuilles authentiques, qu'il s'agit de traquer et d'analyser. C'est là l'objet du livre. Un travail d'équipe reflétant l'esprit de synthèse de Niklaus Manuel Güdel, qu'on a jusqu'ici connu (mais l'historien demeure en début de trentaine!) concentré sur l’œuvre et la personne de Ferdinand Hodler.

Le travail effectué est multiple. Chaque élément a dû se voir pris en considération, des papiers utilisés à la signature (ou à l'absence de celle-ci). Il s'agissait de déterminer un style, même s'il y là comme en peinture des incohérences et d'incroyables disparités de niveau. Il fallait par ailleurs démêler les provenances. Certaines sont fiables comme celle de sa sœur Juliette. D'autres incitent à la méfiance. Zoé Courbet était mariée à un autre peintre, Jean-Baptiste Reverdy, dont les réalisations risquent de passer pour des «Courbet par alliance». Un fonds de 208 feuilles émergé du néant en 1984 dans les pays germaniques a vite fait tousser. C'est bien sûr non. Et Chambon, me direz-vous? Le collectionneur à qui le MEG genevois doit quelques-uns de ses fleurons africains? Eh bien, dans ce qui a pu être retrouvé venant de chez lui, il y a eu de bonnes surprises! Niklaus Manuel Güdel, dans son texte liminaire, joue cependant la prudence. Bien des spécialistes ont perdu leur réputation après des certificats hâtifs. Sa sélection se voit sont proposée avec ces mots: «Ces dessins présentent suffisamment d'éléments convaincants pour qu'une attribution à Gustave Courbet puisse sérieusement être envisagée.»

Un air de famille

L'ouvrage, que dis-je le pavé peut ensuite étudier les pièces l'une après l'autre en tenant compte d'une datation ou d'une fonction. Les principales font l'objet d'une longue notice. Elle détaille des pièces qui finissent par posséder effectivement un air de famille. Chez Courbet, comme plus tard chez Redon ou Seurat, le noir l'emporte sur le blanc. Les personnages semblent sortir de l'ombre. Très peu de mouvement. Nous sommes dans un univers statique. Les personnages posent de manière visible. Les paysages et les quelques réalisations à l'encre tranchent sur le reste. Un point se voit parallèlement fait sur les collectionneurs de Courbet. Côté peintres, il n'y a pas eu qu'Emile Chambon mais aussi un certain Henri Matisse. Il fallait enfin parler de Courbet illustrateur, même s'il s'agit là d'un travail marginal et faible. Bref, le livre fait le tour de la question. On ne peut qu'admirer une fois de plus le travail de Niklaus Manuel Güdel, qui s'est ici illustré dans le genre collégial. Celui par vocation du catalogue.

"Les amants dans la campagne", l'une des rares réalisations à l'encre. Photo DR.

«Courbet, les dessins» constitue en effet, malgré ses luxueuses apparences, l'ouvrage d'accompagnement de l'exposition actuelle de ce titre au Musée Courbet d'Ornans. La ville natale du peintre, dans le Doubs. Elle dure jusqu'au 29 avril. Niklaus Manuel et Anne-Sophie Poirot en sont les commissaires. Pourquoi ne pas parler également de cet accrochage dans un beau lieu chargé d'histoire? Pour deux raisons. Une bonne et une mauvaise. La seconde, c'est parce que la cité franc-comtoise, presque agonisante, devient inaccessible sans voiture. La première est que de «Courbet, les dessins» connaîtra à l'automne une seconde étape. Plus proche. Les œuvres (ou d'autres) seront présentées au Musée Jenisch de Vevey du 1er novembre au 2 février 2020. J'y reviendrai bien sûr à ce moment-là.

Pratique

«Courbet, Les dessins», ouvrage collectif sous la direction de Niklaus Manuel Güdel, aux Cahiers dessinés (le choix s'imposait!), 376 pages. Composition et mise en page très soignées.

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