Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cinémas du Grütli vont relire "Guerre et paix" à Genève. Vaste sujet!

Vingt-deux titres ont été sélectionnés, sur les milliers de films possibles. Ils montrent autant les conséquence d'un conflit que son déroulement.

Un film suisse. L'ex-Yougoslavie après la guerre civile.

Crédits: DR

«Guerre et paix». On a reconnu le titre d'un roman de Léon Tolstoï, publié en feuilleton entre 1865 et 1869. Un livre dont je confesse humblement n'être jamais arrivé au bout. Et de loin! Au début, je n'arrivais pas à comprendre qui était qui, au milieu de cette jungle de personnages. Passé la page 300, je m'en fichais royalement. Tout ce que je connais aujourd'hui de la trame me vient donc du cinéma. Deux versions clefs. Tournée en Italie courant 1956, la première est due à King Vidor, appuyé par Mario Soldati. Audrey Hepburn s'y meut avec grâce dans les neiges napoléoniennes. La seconde émane de Serguei Bondartchouk. Sortie dix ans plus tard, cette réalisation déploie ses fastes en quatre époques. Autant dire que c'est long. Aucun rouble n'a été épargné pour cet énorme machin, réalisé en 70 millimètres histoire de faire la pige à Hollywood. On était à nouveau en pleine Guerre Froide sous le règne du tsar Leonid Brejnev. Il s'agissait donc de faire riche.

Dès le 31 juillet, les Cinémas du Grütli vont proposer à Genève un cycle intitulé «Guerre et paix». L'entreprise complète en principe une exposition prévue par la Fondation Martin-Bodmer de Cologny. Je dis bien «en principe». Si le cycle du Grütli se terminera le 20 août, l'accrochage de ce musée du livre n'ouvrira ses portes que le 5 octobre pour se terminer le 1er mars 2020. Un net écart horaire. Il donne l'impression que cette cinémathèque à la genevoise se débarrasse d'un devoir imposé quand il n'y a pas trop de monde en ville. Il est permis de le regretter. Les 22 films sélectionnés proposent en effet une image novatrice du sujet. Le conflit armé se trouve moins au centre de la plupart des longs-métrages choisis que ses répercussions, parfois lointaines, sur les populations et les esprits. On se situe ici loin du «film de guerre», qui reste au cinéma un genre, comme le western ou la comédie. Pensez, pour prendre un seul exemple, au nombre extravagant de titres se situant en France sous l'Occupation.

Guerre froide et démobilisation

Les deux moutures canoniques de «Guerre et paix» font bien sûr partie du programme, avec comme contre-partie (ou contre-poison) la parodie de Woody Allen imaginée sous le titre de «Guerre et amour» en 1975. Elles se verront complétées par un nombre finalement faible de réalisations belliqueuses datant du temps de la guerre elle-même. Je citerai le «Colonel Blimp», qui révéla en 1943 l'Anglaise Deborah Kerr. Une rareté. Les programmateurs ont privilégiés les films d'après les armistices, qui suscitent une réflexion. En général amère. «Berlin Express» de Jacques Tourneur (1948) se situe au moment où tombe en Europe le «rideau de fer». «Allemagne, année zéro» de Roberto Rossellini (qui n'a à mon avis pas bien vieilli) illustre l'impossible dénazification. «Les meilleures années de notre vie» de William Wyler raconte la difficile réintégration des soldats démobilisés dans l'Amérique de 1946. Leur entourage a pris l'habitude de vivre sans eux. «Lever diable au corps» de Claude Autant-Lara se situe à l'arrière, et pendant la guerre de 1914. De sages précautions. La chose n'a pas empêché de scandaliser la France de 1947.

"La scandaleuse de Berlin" de Billy Wilder, 1948. Photo DR. Le film a été interdit n Allemagne à l'époque sur demande des autorités américaines d'occupation. Il n'est sorti qu'après la réunification en 1991.

Il fallait d'éviter de rester entre soi, autrement dit en compagnie des cinématographies les mieux représentées sur les écrans occidentaux. La guerre est hélas universelle. Il y a donc un film indien («L'étoile cachée» de Ritwik Gatak, 1960), trois productions soviétiques illustrant le «dégel» de la fin des années 1950 et la rigidification qui a suivi («Quand passent les cigognes» de Mikhail Kalatozov, 1957, «La commissaire» d'Alexandre Askoldov, 1967, et «Vingt jours sans la guerre» d'Alexei Guerman, 1977) ou un représentant sud-américain («L'échine du diable» de Guiellermo de Toro, 2001. La Suisse, pourtant si neutre, se devait d'être là. Ce n'est pas avec un ouvrage des années 1940, mais grâce au tout récent «Chris the Swiss» d'Anja Kofmel. Un œuvre se passant dans la Croatie en pleine guerre civile de 1992. Un mélange de documentaire et d'animation. Je vous avais prévenu que la guerre se verrait envisagée sous tous les angles.

Et la comédie?

Le conflit se voit ainsi évoqué en marge de «Casablanca » de Michael Curtiz (1943). Un chef-d’œuvre à la stylisation par ailleurs presque abstraite. Elle forme au contraire la colonne vertébrale de «La grande parade» (1925). Un, sommet du muet qui fit la fortune de la MGM. Son réalisateur King Vidor (à nouveau lui!) se permettait pourtant l'audace d'amputer d'une jambe à la fin le jeune premier John Gilbert, entré avec enthousiasme au départ sous l'uniforme. Tous les récits, tous les traitements sont en effet possibles. Y a-t-il même une vérité? Dans «La scandaleuse de Berlin», le Juif Billy Wilder faisait jouer en 1948 à l'anti-nazie Marlene Dietrich le rôle d'une femme prête à toutes les compromissions pour survivre sous Hitler. Un rôle présenté comme presque sympathique, alors que la rigide et honnête Jean Arthur se voyait constamment présentée sous un mauvais jour.

John Gilbert dans "La grande parade" de King Vidor, 1925. Photo DR.

Alors que je n'ai bien sûr pas tout cité, il me reste encore à parler du contingent italien, représenté par «La grande guerre» de Mario Monicelli (1959) comme par «Une vie difficile» de Dino Risi (1961). Deux œuvres magnifiques, avec comme interprète commun Alberto Sordi. La grave question posée est ici: «Peut-on rire de tout?» C'était permis dans les comédies tournées alors sans complexes à Cinecittà. Ce ne serait sans doute plus le cas aujourd'hui. On ne peut officiellement plus rire de rien, sous peine d'offenser quelqu'un. Mais la vie, mais le cinéma, valent-ils encore la peine d'être vécus dans ces conditions? La censure forme à mon avis une autre forme de guerre, menée cette fois à l'intelligence. Une guerre victorieuse en ce moment.

N.B. Je vois à ma relecture que j'ai oublier de citer le très beau "Heroes for Sale"de William à Wellmann. Ce film a montage très serré (73 minutes!) montre l'abandon total des vétérans de guerre pendant la Grande Dépression de 1929.

Pratique

«Guerre et paix», Cinémas du Grütli, 16 rue du Général Dufour, Genève, du 31 juillet au 20 août. Tél. 022 320 78 78, site www.cinema-du-grutli.ch Le programme complet s'y trouve, ainsi que les horaires.

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