Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cinémas du Grütli rouvrent à Genève le 10 juin avec un hommage à Billy Wilder

Mort en 2002, le cinéaste germano-américain sera représenté par quatorze films tournés à Hollywood entre 1944 et 1972. Il y aura du drame et de la comédie cynique.

Billy Wilder et Jack Lemmon, son acteur fétiche, sur le plateau de "Avanti" en 1972.

Crédits: DR

C’est le grand retour, mais pas un retour en grâce. Si les Cinéma du Grütli accueilleront à nouveau du public à partir du mercredi 10 juin, ce sera selon les nouvelles normes sanitaires. Chaque spectateur ne se retrouvera pas dans un préservatif, mais c’est tout comme. Il y aura bel et bien l’effet Condom. Un siège sur deux occupé. Distances de sécurité à l’entrée et à la sortie. Masques hautement conseillés durant toute la durée des projections. Il faudra décliner son nom et donner son numéro de téléphone. «Ces mesures vous permettront de redécouvrir le plaisir du cinéma en salle et en toute sécurité», annonce la direction. Moi je veux bien, mais il me semble que le plaisir est une notion qui disparaît singulièrement en ce moment… Je sens qu’il me faudra VRAIMENT avoir envie de voir un film particulier pour accomplir l’effort.

Marlene Dietrich et John Lund dans "LA Scandaleuse de Berlin". Où est le bien? Où se situe le mal? Photo DR

Est-ce pour cette raison? Les Cinéma du Grütli, qui accueillent en temps ordinaire à Genève des manifestations aussi joyeuses et pimpantes que le Festival du Film des droits humains, proposent pour cette rentrée une rétrospective Billy Wilder (1906-2002). Elle se verra composée de quatorze longs-métrages tournés entre 1944 et 1974. Autant dire que manquera cette fois l’alpha et l’oméga. Emigré aux Etats-Unis fin 1934 après avoir fui le nazisme, Wilder réalise son premier film («Mauvaise graine») en France courant 1934 après une belle carrière de scénariste à Berlin. Il signe sa dernière réalisation en 1981 avec «Buddy Buddy». Une reprise de «L’emmerdeur» d’Edouard Molinaro. Autant dire que sa brillante trajectoire de réalisateur a mal commencé et mal fini.

Attaques latérales

Avec Billy Wilder, le cinéma hollywoodien a longtemps eu affaire à un frondeur. Il n’attaquait pas de front la censure, comme l’Autrichien Otto Preminger. Disons plutôt qu’il la contournait à l’instar de son maître et mentor Ernst Lubitsch. Mais sans l’élégance de ce dernier. Wilder aime à patauger dans le mauvais goût, à plonger dans la médiocrité humaine et à affronter la laideur. Avec lui, pas de jeunes premiers, mais de vieux briscards comme Jack Lemmon ou Walter Matthau. Aucun romantisme, même s’il est possible d’en détecter la trace dans «Ariane» (1957) et surtout dans «Avanti» (1972). Un refus du beau décor, même si ceux d’Alexandre Trauner pour «The Appartement» (1960) et surtout «Irma la douce» (1963) peuvent sembler superbes dans leur genre. Il y a toujours quelques chose de cynique, de corrosif et de misanthrope chez Wilder. D’où un immense relativisme. Où est le bien? Où se situe le mal? Dans «La scandaleuse de Berlin» (1948), celle qui défend la morale est tout sauf sympathique, alors que l’incarnation des compromissions avec le nazisme séduit le spectateur. Pour un cinéaste juif, il fallait oser!

Humphrey Bogart, Audrey Hepburn et William Holden dans "Sabrina". Photo DR.

Billy Wilder a longtemps suivi deux veines d’inspiration très différentes. Il y avait d’un côté l’homme des comédies enlevées, où la morale prend parfois de sérieux coups. L’autre aspect était celui du film noir, à tendance sociale. Deux genres issus des débuts berlinois du metteur en scène. Le vaudeville «Mitteleuropa». Et l’expressionnisme. Le cinéaste, dans ses années Paramount, a ainsi donné l’impression de constamment faire le grand écart. Quel rapport entre des drames aussi sombres qu’«Assurance sur lamort» (1944) ou «Sunset Boulevard» (1950) et la légèreté de «The Major and the Minor» (1942, non présenté par les Cinémas du Grütli)? Le grand mélodrame a ensuite disparu de son répertoire. La comédie grinçante a tout emporté. Faire rire permet de pousser la plaisanterie beaucoup plus loin. Notons cependant que notre homme a plusieurs fois scandalisé les USA. Ricaner en mettant dans le même sac le communisme et le capitalisme, comme c’est le cas dans «Un, deux trois» (1961), a fait d’autant plus hurler les patriotes que le film se situait à Berlin où se construisait au même moment le Mur. La vulgarité apparente de «Kiss Me Stupid» en 1964, où l’adultère et la jalousie se voyaient tournés en bourrique, n’a pas mieux passé la rampe.

Non aux bon sentiments

Cette insolence, ce manque de respect des convenances font paradoxalement la jeunesse du cinéma de Wilder aujourd’hui. Il n’y a pas chez cet homme ayant remporté six Oscars ces concessions au bon goût et aux bons sentiments qui détruisent littéralement, revues des décennies plus tard, les œuvres de certains de ses collègues. Comme pour Robert Aldrich, dans un tout autre genre, il existe chez Wilder une esthétique de la truelle qui sauve tout. Le metteur en scène y va franchement, en appelant un chat un chat. Le patron de «La garçonnière» (1961) est clairement un harceleur. Les préférences sexuelles sont des conventions sociales, comme l’illustre la fin de «Certains l’aiment chaud» (1959). L’amour n’est pas réservé qu’aux jeunes, mais il existe aussi pour les défraîchis, les moches et les désillusionnés ainsi que nous le dit «Avanti» (1972).

Fred McMurray et Edward G. Robinson dans "Assurance sur la mort". Photo DR.

Durant sa trajectoire, Wilder n’a pas signé que des chefs-d’œuvre. «Sept ans de réflexion» (1955) reste mythique à cause de la seule Marilyn Monroe, dont Wilder gardait par ailleurs un souvenir exécrable. Les Cinémas du Grütli ont par ailleurs eu raison de ne pas programmer «Spirit of Saint-Louis» (1957) sur la vie du pilote Lindbergh. Un monument d’ennui selon moi. A la fin, tandis que son succès s’étiolait, Wilder se sentait de plus prêt à des concessions, tailladant dans «La vie privée de Sherlock Holmes» (1970), qui avait déplu au public à cause de sa longueur. Une véritable mutilation. Que voulez-vous? L’homme aurait aimé partir sur un triomphe commercial. Une chose qui se voit accordée à bien peu de cinéastes. Et pour cause. En cas de succès, ils continuent…

Le livre qui dit tout

Comme Alfred Hitchcock, comme George Cukor, Billy Wilder parlait très bien de ses films. Si vous en avez l’occasion, vous en apprendrez donc beaucoup en lisant «Conversations avec Billy Wilder» de Cameron Crowe, paru en 2004 chez Actes Sud. Le cinéaste y raconte ses démêlés avec les producteurs et les acteurs (dont Humphrey Bogart, particulièrement odieux sur le plateau de «Sabrina» en 1954). Il explique comment il construit un scénario. Puis la manière dont il monte au final la pellicule. L’ouvrage fourmille d’anecdotes éclairantes. Wilder avait refusé de lire le manuscrit avec une ultime pirouette, disant à Cameron Crowe: «Comme ça, s’il y a des erreurs, ce sera de votre faute.» Il ne figure en revanche rien dans le livre sur Wilder collectionneur d’art contemporain. L’homme qui aimait Paul Klee et Pablo Picasso. Un goût cette fois très sûr. Là, on aurait aimé en savoir davantage.

Gloria Swanson. Photo publicitaire pour "Sunset Boulevard". Photo DR.

Pratique

Rétrospective Billy Wilder aux Cinéma du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 10 au 30 juin. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch

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