Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cinémas du Grütli présentent dès demain Leo McCarey, "du rire aux larmes"

Le réalisateur américain (1896-1969) a commencé sa carrière avec les courts-métrages muets de Laurel et Hardy. Il a ensuite donné des comédies et des mélodrames avec les plus grandes stars. La rétrospective était à Locarno cet été.

Irene Dunne, Leo MacCarey et Cary Grant. Photo publicitaire pour "The Awfull Truth" de 1937.

Crédits: DR

Les choses ont toujours été ainsi. Il y a une quarantaine d'année, alors que le festival restait familial, une partie du public de Locarno y allait déjà début août pour les rétrospectives. Elles se voyaient alors dédiées à Douglas Sirk, qui vivait juste à côté au Tessin, ou à Mauritz Stiller. Aujourd'hui, d'autres réalisateurs se voient honorés devant des publics de fervents. C'était en 2017 Jacques Tourneur. Cet été, les projecteurs se retrouvaient braqués sur Leo McCarey.

Intelligemment, les Cinéma du Grütli reprennent avec un net décalage horaire (nous sommes tout de même fin décembre!) une partie de ces séances. Un choix assez large ,puisque le Leo McCarey commençant le 19 décembre comprend quinze programmes. Je dis bien «programmes». Avant de devenir le réalisateur coté de grosses productions hollywoodiennes, McCarey a été l'artisan d'innombrables courts-métrages. Deux bobines. Vingt minutes. C'est lui qui se trouvait derrière Charley Chase, puis les Laurel et Hardy de la fin du cinéma muet. Leur meilleure époque. Celle où l'action primait sur le bavardage.

Des gags pour commencer

McCarey est né en octobre 1896 à Los Angeles. Le 7e art avait alors un an, et nul ne pensait alors qu'il s'épanouirait en Californie. Famille catholique, ce qui aura plus tard des incidences sur le choix des sujets. Mais père organisateur de combats de boxe. Le jeune Thomas Leo étudie donc dans une école religieuse, puis à l'Université de Californie. Le cinéma prend alors son essor dans la ville. Par relations, le débutant se retrouve assistant de Tod Browning, l'un des plus grands réalisateurs de films fantastiques des années 20 et 30 (1). Ce dernier l'a persuadé de tenter sa chance derrière la caméra et non pas devant, en dépit d'un physique alors avenant.

Leo passe ensuite chez Hal Roach. Avec de petits moyens financiers, celui-ci a développé l'école comique basée sur le gag, créée quelques années plus tôt par Mack Sennett. Il lui faut plusieurs éclats de rire par minute de projection. Autant dire qu'une myriade d'auteurs se creuse la cervelle pour trouver de nouveaux «slapsticks». C'est ainsi que McCarey réalise ses premières bandes, à un rythme effréné. Dix en 1926, par exemple. Il est d'abord attaché à Charley Chase, né en 1893 dont la carrière ne faiblira pas jusqu'à sa mort en 1940. Un acteur plutôt élégant. Sans signe physique particulier. Autant dire qu'il faut beaucoup travailler pour qu'il amuse. Puis c'est la création du tandem Laurel et Hardy, qui tiendra bon la barre jusqu'en 1951. Le gros et le maigre. La promesse d'une folie partagée sur l'écran (2).

De bons films avec de bons sentiments

En 1930, Leo signe son premier long-métrage. Une promotion. C'est le début de sa carrière personnelle, faite de comédies et de mélodrames. Aucun western. Pas de reconstitutions historiques. Rien de fantastique. McCarey se cantonne dans les deux genres lui convenant. Comment caractériser ses comédies? La chose semble difficile. McCarey n'a ni l'élégance de George Cukor, ni l'amoralité d'Ernst Lubitsch, ni le côté politique de Frank Capra. Il fait de bons films avec de bons sentiments. Il y a la fibre patriotique dans «Ruggles of Red Gap» de 1935. Un antinazisme de bon ton dans «Once Upon a Honeymoon» de 1942, où Cary Grant et Ginger Rogers traversent l'Europe occupée. McCarey réussit aussi à réconcilier le couple Cary Grant-Irene Dunne (une star bien oubliée!) dans «The Awfull Truth» en 1937. Cette veine heureuse traverse les années, même si la fin de la carrière de McCarey se veut sérieuse. Il suffit de rappeler «Rally Round the Flag, Boys» (1959) dont «la brune brûlante» (c'était le titre en français) ne pouvait être que Joan Collins.

L'autre versant est donc le drame. Dans sa version sobre. Nous ne sommes pas chez Douglas Sirk. Dans «Make Way for Tomorrow» de 1935, un vieux couple se retrouve séparé par la Crise. Ils doivent chacun loger chez un de leurs enfants. «Love Affair» (1939) montre comment Irene Dunne (la revoilà!) et Charles Boyer tentent de se rendre libres pour vivre ensemble. Un sujet qui passionnera McCarey au point d'en donner un «remake» encore plus beau en 1957 avec Cary Grant et Deborah Kerr, «An Affair to Remember». Mais la religion pointe le bout de sa crosse avec «Going My Way», énorme succès en 1944, et sa suite «The Bells of Saint-Mary» (1945). Bing Crosby, en curé chantant, partage l'affiche de ce second titre avec une Ingrid Bergman nonne tuberculeuse. Son anti-communisme fera beaucoup de tort au cinéaste en France, où la critique spécialisée, de «Positif» aux «Cahiers du Cinéma», se veut de gauche. Si les Cinémas du Grütli n'ont pas retenu «Satan Never Sleeps» qui met un point final à la trajectoire de McCarey en 1962 (avec William Holden en prêtre!), il a pris «My Son John» de 1952. Tourné en plein mac-cathysme, le film montre un couple découvrant horrifié que leur fils est devenu un agent pro-soviétique. Il n'aura plus qu'à prier après sa disparition.

Politique des auteurs

Mort en 1969, McCarey n'a du coup guère bénéficié de ce qu'on appelait dans les années 1950 et 1960 «la politique des auteurs». Celle-ci voulait que le film soit au final non pas dû à son producteur, comme on le pensait aux Etats-Unis, mais au metteur en scène signant le film. La critique française ne retenait de Leo que quelques titres, rejetant les autres. Locarno a proposé la totale. Cette dernière a apparemment séduit. Quant à la fameuse «politique», par un de ces retours de bâton caractérisant l'histoire, elle se voit aujourd'hui mise à mal. Certains producteurs ont bel et bien été les auteurs (ou du moins l'un des auteurs) par procuration.

Sur ce, bonnes projections! J'irai pour ma part voir ce qui me manque. «Good Sam» de 1948 avec Gary Cooper et Ann Sheridan ou «My Son John» sont ce qu'on appelle des films rares.

(1) On lui doit notamment «Dracula»  en 1931.
(2) McCarey retrouvera la veine de ses débuts avec "Duck Soup", conçu avec les Marx Brothers en 1933.

Pratique

«Leo McCarey, Du rire aux larmes», Cinéma du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 19 décembre au 9 janvier 2019. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch Une soirée d'animations est prévue autour de Leo McCarey.

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