Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cinémas de Grütli proposent aujourd'hui à Genève la rétrospective Fritz Lang

Elle comporte vingt-six films réalisés entre 1921 et 1961 à Berlin ou à Hollywood. L'occasion de redécouvrir un cinéaste majeur, aux thèmes obsessionnels.

Michel Piccoli, Fritz Lang et Jean-Luc Godard pendant le tournage du "Mépris" en 1964.

Crédits: DR

Mazette! Il y a sans d’autres choses à faire en ce moment à Genève. C’est la rentrée. Il n’en reste pas moins que les Cinémas du Grütli nous proposent du 9 septembre au 8 octobre une rétrospective Fritz Lang. Elle regroupe les principaux titres du cinéaste. Vingt-six en tout, même si les méthodes de calcul peuvent diverger. Pour ce qui est de ses grandes sagas, tournées dans le Berlin des années 1920, «Les Nibelungen» et «Le docteur Mabuse» comptent-ils pour un ou pour deux? Leur métrage se révélait si long (270 minutes pour «Les Nibelungen» dans leur copie présentée à Genève!) que les producteurs ont décidé dès le départ de les scinder en deux «époques». Il fallait à la fois ne pas trop fatiguer les spectateurs et remplir les tiroirs-caisses. Travailler avec le réalisateur se révélait toujours hors de prix.

Paul Richter en Siegfried dans "Les Nibelungen" (1924). Photo DR.

Lang est né en 1890 à Vienne. En Autriche-Hongrie, donc. Ce fils de bourgeois a commencé par mener une vie de bohème. Du cabaret en Autriche. De la peinture à Paris, où il a notamment été l’élève de Maurice Denis. Mobilisé en 1915, il arrive un peu plus tard au cinéma, en plein «boom» dans les pays de l’Axe depuis leur entrée en guerre. Il y commence comme scénariste, sous l’influence de sa seconde épouse Thea von Harbou, avec laquelle il cessera de collaborer après leur divorce en 1933. Les premiers pas restent obscurs, même si «Harakiri», réputé perdu, a été retrouvé il y a quelques années. C’est en 1921 que le débutant se fait connaître avec «Les trois lumières». Le film «surfe», si j’ose dire, sur la vague de l’expressionnisme avec ce que la chose suppose de décors peints, de jeu d’acteur un peu forcé et de fantastique.

Le grand décor (en bonne partie une maquette) de "Métropolis" en 1926. Photo DR.

Lang peut ensuite tourner pour l’UFA, la plus grosse maison de production européenne, des titres muets qui font date. C’est «Mabuse» en 1922. «Les Nibelungen» et 1924. «Metropolis» en 1926. Suivent deux films très ambitieux mais moins aboutis (absents, eux, de la rétrospective): «Les Espions» et «La femme dans la lune». Il s’agit à chaque fois de superproductions, aux budgets pharamineux pour une Allemagne dévastée économiquement, et de sujets personnels. L’univers du cinéaste se met peu à peu en place. Il y a le problème du Mal, universel et lancinant. Celui d’une culpabilité lui venant peut-être de la mort par balle d’une première épouse que Lang a peut-être assassinée. Celui d’un monde parallèle, à la fois invisible, omniprésent et manipulateur. La peur enfin d’un avenir inquiétant. Ni «Metropolis» ni «La femme dans la lune» ne se révèlent bien encourageants pour le futur.

Ray Milland dans "Espions sur la Tamise" (1944). Photo DR. Il est ici avec Majorie Reynolds, qui n'a pas vraiment fait carrière.

Le réalisateur passe le cap du parlant avec «M, le maudit», qui résume tout ce que je viens de vous dire. Un chef-d’œuvre, à la morale très ambiguë. La justice, mais exercée par la pègre… Puis vient la fuite pour la France. Lang a refusé de travailler pour les nazis qui proposaient pourtant à ce demi Juif de l’«aryaniser». Un long-métrage à Paris. Puis c’est le départ pour Hollywood, où il pourra continuer à travailler, certes, mais en perdant son statut de superstar du cinéma. Les films qu’il y réalisera, à raison d’un ou d’eux par an jusqu’à la fin des années 1950, ont beau se révéler parfois ambitieux. Ils doivent se couler dans un genre, le plus logique vu les obsessions du cinéaste étant celui du «film noir». De «Furie» (1936) à «L’invraisemblable vérité» (1958), Fritz Lang va concevoir des films au scénario parfois alambiqué, où la psychanalyse se mêle au drame judiciaire ou à l’espionnage. «Le secret derrière la porte», en 1947, forme un condensé des thèmes brassés par Lang pendant deux décennies.

La liberté par le petit budget

Ces films à moyen et à petit budget (pour «House by the River», Lang accepte même de travailler en 1950 pour la petite mais efficace compagnie Republic) sont en principe destinés au grand public. Dans les années 1940 et 1950, l’émigré reste ainsi peu considéré par la critique américaine. Elle voit dans ses westerns en couleur (dont «L’ange des maudits» en 1952) de simples divertissements. L'émigré n’est pas non plus au bénéfice d’un beau contrat avec la Warner ou la Fox. On peut aussi voir là une forme de liberté. Moins coûteux, les films B demeurent moins contrôlés par leurs producteurs exécutifs. Lang gagne ainsi à œuvrer, par exemple, pour l’indépendant Walter Wanger. Ceci d’autant plus que l’épouse de ce dernier, Joan Bennett, semble l’actrice idéale pour Lang qui en fait l’héroïne à la fois innocente et fatale de «La rue rouge» (1945) et «La femme au portrait» (1944). Il s’agit en plus d’une dame patiente. Lang a en effet la réputation de se trop montrer très exigeant, voire même un peu sadique, avec ses interprètes.

Marlene Dietrich dan "L'ange des maudits" 81952. Un western en couleurs. Photo DR.

A la fin des années 1950, il devient clair que la carrière américaine de Lang arrive au bout. Il ne s’est pas imposé comme l’Anglais Alfred Hitchcock, au style plus souple et à la vue du monde moins pessimiste. Toujours un peu sec, sans aucun humour, l’Autrichien n’est plus en phase avec une époque se voulant heureuse. Il ne lui reste qu’à revenir en Allemagne. Il le fait pour une nouvelle super-production en deux épisodes, «Le tombeau hindou», et les dernières aventures d’un docteur Mabuse toujours aussi diabolique. Lang est alors redécouvert par la critique européenne, en pleine phase «cinéphilique». C’est le grand moment des «Cahiers du cinéma». Ses derniers films se retrouvent accueillis avec des transports d’enthousiasme sans doute exagérés. J’avoue ainsi préférer de loin la très baroque version originale muette du «Tombeau Hindou», signée en 1921 par Joe May, à sa nouvelle mouture en couleurs.

Une fin aveugle

Cette fois, c’est la fin. On ne va plus voir Lang que sur l’écran. Godard en fait le réalisateur de son «Mépris» en 1964. Il est supposé y diriger "L'Odyssée". L’homme donne par la suite des entretiens. Il préside à l’occasion des festivals. Mais il s’agit d’un homme diminué. Borgne depuis longtemps (on ne sait pas ce qui s’est passé), ce qui en fait un des quatre «one-eyed» d’Hollywood avec John Ford, Raoul Walsh et Andre de Toth, il devient franchement aveugle. L’homme des «Trois lumières» passe ainsi des années dans la nuit jusqu’à sa mort en 1976. Il était retourné aux Etats-Unis, du côté de Beverly Hills.

Debra Paget dans "Le tombeau hindou" (1959). Un film en deux épisodes. Photo DR. 

Voilà. Les Cinémas du Grütli vont donc nous restituer le mieux possible (certains films demeurent rares comme «Guérilla aux Philippines» ou «Liliom»...) une carrière exemplaire. Dans sa trajectoire allant du muet au CinémaScope, Lang a finalement peu dévié, en dépit de l’existence de quelques longs-métrages visiblement alimentaires. Il y a chez lui des rhèmes récurrents. Il est permis de reconnaître un style. Des modes narratifs. Une patte, quoi! On peut comprendre que l’homme ait pu servir de modèle à l’équipe des «Cahiers du cinéma» pour formuler ce qui devait devenir «la politique des auteurs». Autrement dit des gens à même de transcender un projet collectif. Lang n’a pas été que l’exécutant de films parfois brillants, comme d’autres, il en apparaît également le responsable.

Marilyn Monroe et Barbara Stanwyck. "Le démon s'éveille la nuit" 1952. Photo DR.

Pratique

Site: www.cinemas-du-grutli.ch

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