Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cinéma du Grütli vont remettre en lumière la réalisatrice Ida Lupino

Elle avait été une star de la Warner Bros dans les années 1940. Ida Lupino a ensuite passé à la production, au scénario et à la mise en scène. Le Grütli propose quatre de ses films.

Ida Lupino photographiée à la Warner par Scotty Wellbourne, vers 1940. Les portraitistes de studio contribuaient alors à créer ou à modifier l'image des stars auprès du public.

Crédits: DR.

Les hommages lui viennent tard. Il y a bientôt vingt-cinq ans qu’Ida Lupino est décédée. Il aura fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour que ses films ressortent d’abord en salles à Paris, et maintenant aux Cinémas du Grütli à Genève. Je dis bien «ses» films. Connue au départ comme actrice, Ida a dirigé six long-métrages dans les Hollywood des années 1949-1953. Des œuvres dont elle se révélait en plus la coproductrice (avec son second mari Collier Young), la coscénariste et parfois même l’actrice principale. Une performance à la Orson Welles. Il faut dire que l’ancienne vedette de la Warner Bros gardait son prestige commercial. Apparaître sur l'écran était un moyen efficace de faire entrer de l’argent dans les caisses, sans avoir en plus à en dépenser.

Un portrait anonyme d'Ida en réalisatrice. Photo DR.

Ida Lupino, dont les Cinémas du Grütli vont donc ressortir quatre titres, venait d’Angleterre. Elle était née en 1918 dans une famille d’origine italienne, où l’on devenait comédien depuis la Renaissance. Ses parents l’obligèrent donc à monter sur scène, alors qu’elle se voyait écrivain. Les choses ont vite marché pour elle de manière, de manière tout à fait imprévue. En 1932, un producteur lui donna au cinéma son premier grand rôle pour lequel venait de se voir refusée... sa mère. Elle avait 14 ans. Hollywood devait vite s’intéresser à cette débutante. Elle obtint un contrat à la Paramount, qui n’était pas le bon studio pour elle. Les producteurs en firent une blonde sans caractère, alors que le sien semblait bien trempé. Après bien des titres mineurs (Ida a en tout joué dans 105 films, puis téléfilms), l’actrice eut cependant la chance de passer en 1940 à la Warner, où l’on aimait les fortes femmes, de Bette Davis à Joan Crawford.

Mauvais rôles

Le nouveau départ fut fulgurant. Ida commença avec deux Raoul Walsh majeurs, «They Drive By Night» (1940) et «High Sierra» (1941). S’en suivirent, à raison de deux productions par an, de solides succès, même si Ida tourna souvent avec des réalisateurs mineurs (sauf à nouveau Raoul Walsh). De cette époque, je retiendrai cependant «Devotion» (1946) de Curtis Bernhard sur les sœurs Brontë. Ida y incarne comme de juste Emily. Je conserve aussi un faible pour «Ladies in Retirement» (1941) de Charles Vidor, avec son immense décor de marais entièrement reconstitué en studio. La comédienne, qui était une femme intelligente, sentait cependant que bien des rôles qui lui étaient offerts gardaient un aspect indigent. Elle se refusait à devenir «la Bette Davis du pauvre». En plus, elle s’ennuyait.

Ida Lupino actrice, scénariste, productrice et réalisatrice de "The Bigamist". Photo DR.

Comment en arriva-t-elle à la production, au scénario et plus tard à la réalisation? Tout n’est pas clair. Il y a eu son second mariage avec Collier Youg, qui semblait le partenaire idéal. Les problèmes avec la Warner, qui la mettait «on suspension» pour refuser sans cesse des projets qu’elle trouvait nuls. Et puis, semble-t-il, le coup de pouce de Raoul Walsh, qui aimait les courageuses amazones. Il lui aurait suggéré de monter sa propre boîte avec son mari. Il y avait encore de la place à Hollywood pour les petits films distribués par les grandes compagnies. En 1949, les époux fondèrent donc The Filmakers. Un premier projet s’est monté autour de «Not Wanted» sur le sujet absolument tabou à l’époque de la maternité non désirée. Chance ou malchance, le réalisateur engagé tomba malade… et Ida le remplaça au pied levé.

Une génération d'avance

Cinq autre films devaient suivre, alors qu’Ida tournait ailleurs comme actrice afin de faire bouillir la marmite (1). Tous abordaient des sujets dits «difficiles». «The Bigamist» traitait de la bigamie, vue comme une chose plus honnête que l’adultère. «The Hitch Hiker» parlait de la violence gratuite. «Never Fear» avait comme protagoniste un femme rendue infirme par la poliomyélite (dont Ida avait souffert très jeune). «Outrage» du viol… Bref, il y avait là, avec une génération d’avance, les grands thèmes des féministes. Celles-ci ont cependant éprouvé du mal à s’en rendre compte. Ignorance? Inculture? Ou simplement le fait que bien des revendicatrices actuelles n’aiment pas se retrouver des «précurseuses». Elles veulent incarner la première génération militante. Il aurait pourtant dû leur sauter aux yeux qu’Ida était la seule réalisatrice du Hollywood de son temps. Et il n’y avait guère eu avant elle que Dorothy Arzner, Lilian Gish et Lois Weber…

Ida par Scotty Wellbourne. Une seconde image, pour le plaisir. Photo DR.

Ida Lupino abandonna la mise en scène de cinéma en 1953. Elle avait divorcé de Collier Young. Les films à petit budget semblaient condamnés à l’heure de la télévision. Elle ne tournera à nouveau pour le grand écran qu’en 1966, mais nul ne parle jamais de «Trouble With Angels». Cela ne veut pas dire qu’elle soit restée inactive. Bien au contraire! Un dernier titre de Filmakers («Private Hell 36»), sur la corruption policière, est sorti en 1954, mais dirigé par Don Siegel. Elle avait écrit le film, dont elle est la vedette. Ida apparaît encore dans plusieurs grosses productions. Elle passe surtout à la TV, tournant jusqu’à la fin des années 1960 plus de 100 épisodes souvent regroupés dans sa filmographie IMDB (2). On retrouve en effet son nom derrière nombre de séries mythiques. Elle vont de «Alfred Hitchcock Presents» à «Dr Kildare» en passant par «The Untouchables» (Les incorruptibles), «The Fugitive» ou «Twilight Zone». Le meilleur de la TV américaine.

Bien d'autres noms à redécouvrir

Ce sera ensuite la retraite. Un peu solitaire. Ida va devenir elle-même une «lady in retirement». Elle s’éteint en 1996. Oubliée. Ce n’est que ces dernières années que les cinéphiles (mais oui, il en existe encore!) l’ont redécouverte. L’histoire du cinéma se récrit tous les jours. Il reste ainsi des dizaines de noms attendant de revenir à la lumière, pour ce qui est du Hollywood ancien. Je vous en cite juste quelques-uns. En vrac. Qui connaît John Brahm, Monta Bell, Joseph H. Lewis, William A. Seiter, Mitchell Leisen, Herbert Brabin, Henry Koster… Peut-être pas des génies. Mais en tout cas ce que l’on appelle de vrais professionnels. Welcome back Ida Lupino!

(1) Elle en profita pour diriger un bout de «On Dangerous Ground» pendant la maladie de Nicholas Ray.
(2) IMDB est le précieux site comprenant toutes les filmographies américaines. Complètes.

Pratique

«Ida Lupino», Cinémas du Grütli, rue du Général-Dufour, Genève, du 23 octobre au 20 novembre. Les quatre films sont "Not Wanted", "Never Fear", "The Bigamist" et "The Hitch Hiker". Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch

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