Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cinéma du Grütli montrent les films français tournés sous l'Occupation allemande

Interrompue en mai 40, la production a vite repris dans une France coupée en deux. Il s'est alors tourné d'excellents films qui ont connu un énorme succès. En voici vingt-trois.

Danielle Darrieux dans "Premier rendez-vous" en 1941. La comédie d'Henri Decoin va connaître un triomphe.

Crédits: DR

L'Occupation est à la mode, si j'ose dire. Tandis que la presse n'en finit pas d'évoquer des œuvres d'art spoliées aux familles juives, dont la restitution pose d'infinis problèmes, de nouvelles études se profilent sur le cinéma alors produit en France. Environ 200 films de long-métrage. Aux études pionnières se sont joints des livres dus à des spécialistes ayant eu accès à de nouvelles archives. Plus un titre de fiction (enfin pas si fiction que ça!) de Bertrand Tavernier en 2002: «Laissez-passer». Le réalisateur et historien situe son récit à la Continental, firme fondée par les Allemands en plein Paris, fin 1940. Il s'est passé là des choses étonnantes, tandis que la maison sortait régulièrement de bons films et même un chef-d’œuvre comme «Le Corbeau» de Georges-Henri Clouzot. Nommé par Goebbels lui-même, le directeur Alfred Greven laissait aux scénaristes et aux réalisateurs une liberté que ne permettait pas la censure de Vichy. Et son cinéaste le plus prolifique, Richard Pottier, était un Autrichien naturalisé Français...

Les Genevois peuvent en juger grâce au cycle que consacrent aujourd'hui à cette période Les cinémas du Grütli. Vingt-trois titres, parmi les plus célèbres, de «Goupi Mains-Rouges» de Jacques Becker à «La main du diable» de Maurice Tourneur en passant par les «Enfants du Paradis» de Marcel Carné, sorti à la Libération. Les projections se voient complétées par des documentaires et de débats. D'une part ils sont à la mode en notre temps de politiquement correct. De l'autre, il semblait bon de donner la parole aux chercheurs. Si je publie mon article trop tard pour inviter à entendre Bertrand Tavernier, il reste à écouter Francis Gendron, Delphine Chedaleux, Geneviève Sellier et surtout Christine Leteux. Je vous ai dit à plusieurs reprises le bien que je pense des livres de cette dernière, qui a travaillé sur Tourneur comme sur la Continental. Des ouvrages documentés, bien écrits et dénués de passion politique. Avec elle, rien que des faits.

Des structures à recréer

Qu'est-il en fait arrivé? La vie des studios français s'arrête en mai 1940, laissant certains tournages (comme celui d'«Air pur» de René Clair) à jamais inachevés. La vie reprend à l'automne dans un pays coupé en deux par une Ligne de Démarcation. Il y aura un cinéma à Paris et un autre à Nice ou Marseille. Beaucoup de vedettes et de cinéastes ont émigré avant même les lois raciales. Michèle Morgan, Jean Gabin, Julien Duvivier ou Max Ophuls sont à Hollywood. Jacques Feyder, Louis Jouvet ou Françoise Rosay en Suisse. Il s'agit de recréer des structures dans une nation où les grandes compagnies (comme Pathé ou Gaumont) sont réduites à peu de chose depuis la guerre de 14. Le tout sans ces Juifs qui avaient su faire vivre la production au coup par coup, avec des équipes étonnamment cosmopolites. Des problèmes de conscience se posent, bien sûr. Se remettre au travail, n'était-ce pas déjà collaborer avec l'ennemi?

Odette Joyeux dans "Douce" de Claude Autant-Lara en 1943. Un film d'une étonnante violence sociale. Photo DR

La France va triomphalement parvenir à remonter la pente avec deux atouts imprévus. La première est dès 1941 la disparition des film américains. Cela dit, les produits allemands, surtout en Agfacolor, ne sont pas aussi boudés qu'on veut bien le dire. Des Français tombent sous le charme trouble de la «starissime» Zarah Leander. La seconde aide vient d'un besoin effréné de distractions. Le public oublie tout dans les salles où il fait nettement plus chaud que dans les appartements. La plus grande partie des fictions, comme en Allemagne du reste, se compose donc de produits de divertissement. Des comédies. Des sujets fantastiques. Des films en costumes. La réalité contemporaine ne pouvant se voir évoquée, les intrigues se passent en 1900 avec des froufrous, des sièges capitonnés et de grands rideaux à concevoir malgré les restrictions (1), en réutilisant le moindre clou et le plus petit bout de tissu. Notez que Berlin, Rome et Londres aussi multiplient ces sujets à l'ancienne. Il serait une fois passionnant de montrer à quel point les films des quatre capitales se sont un temps ressemblé.

Nouvelles vedettes

En six ans apparaissent de nouvelles vedettes. Des metteurs en scène font leurs vrais débuts, de Clouzot à Claude Autant-Lara, qui donne avec «Douce» l’un des films les plus acides de cette époque. C'est le moment où Micheline Presle devient une star, tout comme Odette Joyeux, la mère de Claude Brasseur. Albert Préjean peut incarner le commissaire Maigret dans des films de la Continental. Maurice Tourneur, qui fut l'un des grands pionniers du cinéma américain vers 1915, produit ses derniers grands films, tandis que son fils Jacques est l'étoile montante de Hollywood. Marcel l'Herbier (absent de la rétrospective au Grütli) retrouve sa forme. C'est enfin la grande époque de Marcel Carné, à qui producteur indépendant André Paulvé donne d'énormes moyens pour «Les visiteurs du soir», puis «Les enfants du paradis».

Mireille Balin dans "Dernier atout" de Jacques Becker en 1942. Mireille aura beaucoup d'ennuis à la Libération. Photo DR.

Les films diffusés entre 1940 et 1944 véhiculent-ils un message politique? La question passionne certains aujourd'hui. Il est clair que certains d'entre eux reflètent l'idéologie de Vichy avec des hymnes à la famille et des appels au retour à la terre. Pour ce qui est des sirènes nazies, la réponse me semble non, même si «Les inconnus dans la maison» d'Henri Decoin vaudront à leur auteur des ennuis en 1945 pour antisémitisme. Y a-t-il pour autant eu des appels à la Résistance? Oui et non. Le cœur battant sous une chape de pierre à la fin des «Visiteurs du soir» tient de l'allégorie. Les efforts aéronautiques de «Le Ciel est à vous» de Jean Grémillon vantent l'ingéniosité et l'opiniâtreté françaises. «La Symphonie fantastique» de Christian-Jacque, avec Jean-Louis Barrault en Berlioz, promeut le romantisme «made in France». Mais les choses ne vont pas plus loin.

Déferlement américain en 1946

Que se passe-t-il du coup en 1945? La Continental disparaît. Il se forme des comité d'épuration qui condamnent Arletty ou Corinne Luchaire, la fille d'un de pires collaborateurs. Trois ans de traversée du désert pour la première. Peu de films se voient interdits. Certaines carrières s'interrompent, le public souhaitant passer à autre chose. A la trappe Michèle Alpha, Blanchette Brunoy ou Mireille Balin! Mais le problème principal devient vite l'afflux de films américains, imposés par les vainqueurs. Les accords commerciaux Blum-Byrnes de 1946 vont livrer les écrans du pays à Hollywood. Mais ceci, comme le dirait Jean-Luc Godard, est une autre histoire,...

Micheline Presle dans "Falbalas" de Jacques Becker (1944). Le film se passe dans une maison de haute couture. Celles-ci n'on pas fermé sous l'Occupation. Photo DR

(1) Y compris les coupures d'électricité! Les prises de vue se font du coup souvent la nuit. Et si les acteurs fument beaucoup, c'est parce que le froid fait sortir de la buée de leurs lèvres...

Pratique

«Le cinéma français sous l'Occupation», Cinéma du Grütli, 16, rue du Conseil-Général, Genève jusqu'au 28 avril. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du.grutli.ch

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