Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Cahiers dessinés publient deux albums de Tomi Ungerer, "In Extremis" et "The Party"

"In Extremis" reprend les oeuvres politiques réalisées depuis les années 1960. "The Party" constitue en revanche la réédition d'une satire de la vie mondaine new-yorkaise sortie sans aucun succès en 1966.

Tomi Ungerer en 2016.

Crédits: Patrick Seeger, AFP

C'est une gloire nationale. Tomi Ungerer n'a cependant rien de spécifiquement alsacien, ni même de Français, même s'il possède son musée à Strasbourg avenue de la Marseillaise. Ce citoyen du monde a tôt quitté son pays d'origine pour les Etats-Unis. C'était en 1957. Il avait 26 ans. Comme l'intéressé l'explique dans l'un des nombreux films lui ayant été consacrés, le dessinateur n'a alors pas eu trop de mal à trouver du travail. Il restait facile à l'époque de rencontrer les gens après leur avoir simplement téléphoné. New York regorgeait par ailleurs de journaux et de revues. Un étranger ne faisait pas peur. On sait que Sempé a fait par la suite une superbe carrière outre-Atlantique.

Cet accueil généreux n'empêchait pas Ungerer de se montrer critique. Deux livres rétrospectifs le prouvent aujourd'hui. Dans l'imposante collection des «Cahiers dessinés», que dirige Frédéric Pajak, viennent ainsi de trouver place «In Extremis» et «The Party». Le premier est un recueil composite, constitué de dessins de diverses époques. L'Alsacien a pu voir la société américaine, apparemment si lisse, se lézarder. Les conflits raciaux pour commencer. La Guerre du Vietnam par la suite. Les premières luttes écologistes entre-temps. Les images d'Ungerer répondent à cet air du temps de manière simple et graphique. Le succès de «Black Power/White Power», où deux hommes placés tête-bêche s’entre-dévorent, est du coup devenu énorme. Tout comme plus tard l'impact de l'affiche «Choice not Chance».

Trait simple et efficace

Le trait d'Ungerer se veut alors efficace. Autant dire simple. A certains moments, il s'apparente presque à celui, rudimentaire et mal élevé, des illustrateurs français de «Hara-Kiri». Voire même des futurs «Charlie-Hebdo», né en 1970, ou «L'Echo des savanes», qui est de 1972. Quand «L'Echo» se fait pour la première fois entendre, Ungerer est cependant déjà loin. Il a quitté New York pour le Canada, et ce sera bientôt l'Irlande. L'actuel livre ne s'arrête pas pour autant. «Occupations» date des années 1980-1990. Il s'agit d'un règlement de comptes. Ungerer enfant a connu l'Alsace annexée par le nazis. Ce thème le poursuit. En 2004, il travaille encore sur le ghetto de Varsovie. L'écologie est revenue entre-temps avec une suite de planches sinistres aujourd'hui regroupées sous le titre de «Naturellement».

Si l'album «In Extremis» est une création, ou plutôt s'il forme un collage, rien de tel avec l'album «The Party». Il a paru tel quel en 1966. Sans aucun succès, d'ailleurs. Une bonne partie de l'édition originale a fini au pilon. Lancé dans la société new-yorkaise, Ungerer en a vite vu la vanité et l'inanité. Le livre raconte ainsi une soirée du côté de la 5e Avenue, réunissant des «rich and famous». Il y a là un cocktail d'hommes d'affaires, d'acteurs, de juges et de femmes du monde. Plus un prince russe et un comtesse sans doute italienne. Nous sommes dans la version américaine de ce qu'on appelait alors la «Cafe Society» (on dirait aujourd'hui «jet-set»). Le texte imite du reste les légendes des mondanités paraissant à l'époque dans «Vogue» ou «Vanity Fair». Autant dire que tout le monde y est décrit comme merveilleux.

Un zoo humain

Ungerer fait cependant apparaître peu à peu des gueules animales, des insectes, ou des pinces de crustacés. Nous sommes bel et bien dans un zoo humain. C'est amusant, mais très daté. L'univers ici décrit a aujourd'hui disparu, pour se voir remplacé par d'autres formes de vanité. Je signale au passage que deux ans après la sortie en catimini de cet album, Blake Edwards devait tourner un film sous le même titre, et finalement un sujet identique, à Hollywood. «The Party», avec Peter Sellers, fut en revanche l'un de ses plus gros succès.

Pratique

«In Extremis» de Tomi Ungerer, 208 pages, «The Party» de Tomi Ungerer, pages non numérotées, avant-propos de Thérèse Willer, aux Editions Les Cahiers dessinés.

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