Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Belles Lettres rééditent "Haute curiosité" de Maurice Rheims. Un livre très daté

Le commissaire-priseur, qui allait entrer en 1976 à l'Académie française, raconte le marché de l'art des années 1950 et 1960. Le goût a énormément changé depuis.

Me Rheims, vers 1980.

Crédits: DR.

Page 409. Je cite. «Une heure plus tard, N, J… m’accueillait dans son appartement. Des vitrines remplies de céramiques de Chantilly aux petites tables, chefs-d’œuvre de l’ébénisterie françaises, et aux murs tapissés de Renoir, de Monet et de Sisley, tout témoignait du goût le plus exquis.» Eh oui, le texte a vieilli! Les vitrines se font rares chez les jeunes générations. La porcelaine de Chantilly sent le troisième âge, pour ne pas dire le quatrième. Les mobilier du XVIIIe est devenu quasi invendable. Quant aux impressionnistes, ils ont aujourd’hui basculé dans l’art ancien. La faute aux fauves, aux cubistes, aux surréalistes et à tout ce qui a suivi. L’art contemporain restait une niche en 1975. Le vocabulaire lui-même fait poussiéreux. Passons l’aspirateur! «Le goût le plus exquis» sent la génération née avant 1939, pour ne pas dire avant 1914.

Une vente en décembre 1969. Photo "L'Express".

Le livre dont je vais aujourd’hui vous parler ne date pourtant que de 1975. Cette année-là, Maurice Rheims, qui avait posé trois ans plus tôt son marteau de commissaire-priseur, sortait «Haute curiosité». Cela faisait douze ans qu’il avait passé à l’écriture, avec un coup d’éclat en 1963. Dans «La vie étrange des objets», cet homme né en 1910 s’intéressait en pionnier à la discipline qu’est aujourd'hui devenue le collectionnisme, ou l’histoire des collectionneurs. Il avait rempilé par la suite à un rythme accéléré. Une vraie poule pondeuse. En 1975, Me Rheims chauffait ainsi son siège à l’Académie française, où l’homme se verra reçu l’année suivante. Il donnera dès lors des romans à thèmes artistiques en même temps que ses grandes vérités sur le marché de l’art. Un mélange de genres troublant. Je soupçonne du coup «Haute curiosité» de relever un peu de la fiction. Je ne dis pas que Me Rheims mente, ou qu’il invente. Mais avec lui la mariée se révèle toujours trop belle. Le commissaire-priseur enjolive chaque anecdote, lui rajoutant jusqu’à des dialogues. La mort de César de Hauke au restaurant, alors qu’il venait d’obtenir un Monet aux enchères par téléphone, ne remplit du coup pas moins de 19 pages. Quelle mémoire, d’autant plus que Me Rheims ne pouvait pas être en même temps à la tribune de l’Hôtel Drouot et devant la table où son client s’était écroulé!

Portraits d'un autre temps

En un demi siècle, le mode de narration a donc également changé. Pour le reste, le commissaire-priseur, qui a ouvert son étude en 1935, a vu monter jusqu’au vertige le monde des enchères et plusieurs fois changer les modes. Il n’existe pas en art de vérité immanente, d’où le danger d’y voir une forme d’investissement. Amoureux des objets, qu’il ne pouvait s’empêcher d’acheter parfois pour lui-même, Maurice Rheims l’était aussi des gens sortant de l’ordinaire. Une autre forme de «haute curiosité». Il y a dans les 572 pages beaucoup de portraits devenus d’un autre âge. L’immédiat après-guerre a en 2020 tout du monde perdu. Se retrouvent ici des Rothschild, avec lesquels l’auteur cousine vaguement. Une Marie-Laure de Noailles sous pseudonyme, vu qu’elle venait de disparaître et que l’auteur n’en disait pas forcément du bien. Une Florence Gould ayant encore huit ans à vivre en tenant salon. Une impérieuse Domenica Walter, qui fut la première à oser payer 34 millions d’anciens francs en 1952 un Cézanne estimé le quart. Plus Onassis. Les Niarchos. Ali Khan. Et des inconnus à qui il est arrivé une chose extraordinaire. La découverte d’un trésor d’argenterie romaine dans un champ. Le fait de posséder un Modigliani si bien caché, roulé, qu’il a fini à la poubelle après la mort de sa propriétaire. Vrai… Faux… Embelli… Allez savoir!

Une autre vente, autour de 1980. Photo DR.

En cinq décennies, Me Rheims aura croisé tout le monde. Il lui sera passé des dizaines de milliers d’objets entre les mains à l’époque où l’Hôtel Drouot, aujourd’hui si branlant, tenait le haut du pavé, épaulé au besoin par le Palais Galliera ou la Galerie Charpentier. Cet entreprenant personnage a même failli se trouver en 1958 derrière l’achat qui eut fait de Paris le «leader» mondial. Parke Bernet était à vendre à New York. Mauvaise gestion pour la principale salle américaine. Le rachat semblait un jeu d’enfant. Les gens de Drouot ont fini par faire la fine bouche. C’est Sotheby’s, jusque là peu connu sur le plan international, qui a conclu l’affaire… On connaît la suite. Philosophe, Me Rheims n’en a pas fait une maladie. Quand on brasse l’histoire du marché de l’art depuis les Romains, il s’agit d’une péripétie. Tout change avec le temps. Vous trouverez ainsi, au premier chapitre, le récit d’une visite d’André Malraux chez les Rheims (qui devaient divorcer peu après). Le ministre n’a pas un regard pour le grand tableau d’un Autrichien que vient de s’offrir son hôte. Il faut dire que nul n’avait entendu parler de son auteur en France, il y a quarante-cinq ans. C’est Gustav Klimt.

Nombreuses coquilles

Il convient d’avoir une bonne connaissance du marché et de son évolution postérieure pour vraiment prendre plaisir à «Haute curiosité». L’ouvrage date sans avoir fait date, comme «La vie étrange des objets». Des notes eussent selon moi été les bienvenues. La préface de Jean-Claude Zylberstein ne suffit pas. Il aurait aussi fallu éliminer les innombrables coquilles. Internet existe aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas en 1975. Louis XVI n’a pas été exécuté le 21 janvier 1791, mais le 21 janvier 1793. L’ébéniste phare des débuts du règne de Louis XV se nomme Cressent et non Crescent. Le verrier Art Déco Marinot et non Marino. L’épouse de Bonnard se prénommait Marthe. Pas Madeleine. Le beau-frère de Goya est Bayeu et non Baheu. Des céramiques Song ne peuvent pas avoir été cuites il y a deux millénaires, vu que la dynastie est montée sur le trône de Chine en 960 de notre ère. Maurice Rheims a beaucoup contribué à remettre le Symbolisme et l’Art Nouveau en selle vers 1960. Je me sens donc gêné de lire Léon Frédérique à la place de Léon Frédéric et Edgard Maxance à celle d’Edgar Maxence. Si l’Immortel (puisque de l’Académie française) ne s’était pas relu attentivement avant sa mort en 2003, il aurait fallu le faire pour lui…

P.S.1 Une centaine de pages du volume, qui est aussi un livre de mémoires, concerne la guerre de 1939-1945 de Maurice Rheims. Né d'un père général certes, mais aussi Juif, l'homme a notamment cofondé le premier groupe de parachutistes de la France Libre après une fuite rocambolesque l'ayant notamment mené à Genève.

P.S.2 Le livre est dédié à Bettina, Louis et Nathalie. Les trois enfants que Maurice Rheims a eu de sa troisième épouse. Louis est mort jeune. Bettina est la photographe que l'on sait (hélas...) et Nathalie une romancière à succès (re-hélas...)

Pratique

«Haute curiosité» de Maurice Rheims, aux Editions Les Belles Lettres, 572 pages.

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