Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les banques tiennent à leurs collections d'art, signe de respectabilité culturelle

UniCredit a procédé à des ventes en Italie. Un signe catastrophique vis à vis de l'entreprise et des clients. Deutsche Bank ou Intesa SanPaolo gardent donc leurs bijoux de famille.

L'intérieur de la Banque Syz, quai des Bergues à Genève.

Crédits: Banque Syz, Genève 2020.

Elles collectionnent toutes. En Suisse aussi. Dans le genre m’as-tu vu, la Banque Syz entend bien faire rayonner son ensemble contemporain à grand spectacle, proposé quai des Bergues à Genève. Avec un style plus feutré et des achats plus prudents (il ne faut pas trop choquer les clients), la maison Pictet saupoudre d’art suisse ses bureaux et ses petits salons de Carouge. La BCV reste très vaudoise, comme son nom le suggère. Paribas se veut helvétique, histoire de prouver que cette institution n’est pas tout à fait étrangère. Depuis le temps! UBS enfin, au parcours si chahuté, doit ses bijoux de famille à sa fusion avec l’Américain Paine Webber en 2000. J’en reste là à quelques exemples nationaux.

Les banques se doivent donc de créer, de développer et de mettre en valeur des collections. Certaines d’entre elles sont du coup devenues pléthoriques. La Deutsche Bank détient 57 000 œuvres. La Bank of America & JPMorgan Chase 30 000, tout comme l’Intesa SanPaolo. Julius Bär 5000, ce qui fait déjà presque pauvre. Ce dernier chiffre apparaît néanmoins très supérieur aux maisons françaises. Leurs ensembles demeurent modestes, même si le pays voisin a toujours les mots «exception culturelle» à la bouche. Comme l’explique Nicole Vulser, qui a publié dans «le Monde» une enquête dont j’utilise une partie de la traduction italienne parue dans «Il Giornale dell’arte» de décembre 2019 (1), la Société Générale se contente de 1250 œuvres «grâce à une politique d’acquisitions très active». La HSBC se limite pour sa part à 600 pièces. Pas de quoi faire sauter la baraque! Voilà au moins du gérable. Avec ses 57 000 «items», la Deutsche Bank commence en effet à connaître des problèmes de type muséal. Catalogage. Stockage. Entretien. Suivi. De quoi créer une équipe rien que pour s’occuper de tout ça!

Ancrage local

Pourquoi collectionner? Je crois vous l’avoir dit récemment à propos de Mirabaud, qui fêtait ses 200 ans en 2019. Le premier objectif demeure de manifester un ancrage local. Tout le monde s'est lancé sur les traces de la Monte dei Paschi siennoise, fondée en 1472, et toujours debout en dépit de sérieuses alertes il y a quelques années. Au fil du temps, la maison s’est constitué un formidable patrimoine vernaculaire, souvent prêté et montré. Il lui a notamment servi de carte de visite quand la Monte a voulu s’implanter dans les années1980 aux Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est l’Intesa SanPaolo, dont je vous parle souvent, qui joue dans la Botte un rôle «leader» dans le domaine traditionnel. L’Intesa propose des expositions (en plus de ses collections) dans ses grandes filiales. Les plus spectaculaires se déroulent à Milan. Celles de Naples passent pour excellentes. Vicence garde un rôle important dû à son rôle pionnier. C’est de là que sont bien issues bien des activités culturelles de l’Intesa, au temps où la banque s’appelait l’Ambrosiano Veneto. Nous sommes ici en plein classicisme. Caravage. Canova. Bellini. Les icônes russes…

A l'intérieur de la Banque Pictet. Photo Banque Pictet, Genève 2020.

Ça, c’est pour l’aspect rassurant de la banque. Son côté père de famille. L'aspect aventureux, qui fait souvent des victimes, se voit lui incarné par l’art contemporain. Il souligne le fait que la banque se veut tournée vers l’avenir. Les temps changent, comme n’en finissent pas de le rappeler les publicités dans les vitrines de Paribas. Il s’agit d’intégrer intellectuellement auprès du public le pari et le culot. Chacun sait que pour un artiste d’aujourd’hui arrivant au sommet (non pas de la côte mais de la cote), il y en a dix, voire cent qui se cassent la gueule. Que valent aujourd’hui sur le marché la plupart des «créateurs émergents» d’il y a trente ans? La banque prend elle aussi des risques, avec ce qui a l’air d’être son propre argent. Aux clients de la suivre sur des terrains aventureux. Timide il y a quelques décennies, la tendance a fait boule de neige avec le «boom» apparent de l’art contemporain, symbolisé par les foires et les ventes aux enchères. «The Sky is the Limit.»

"Donner du signe"

Vu de loin, le système fonctionne comme une affaire qui roule. Des curateurs, liés à des marchands, proposent des choix d’emplettes. La Deutsche Bank s’appuie ainsi notamment sur Udo Kittelmann, directeur de la Nationalgalerie de Berlin, Victoria Noorthoorn, créatrice indépendante d’expositions argentine, ou Hou Hanru, critique d’art et directeur artistique du MaXXI de Rome (un musée construit par Zaha Hadid). Il faut aujourd’hui montrer, ce qui n’était pas le cas il y a vingt ans, qu’on se veut international, voire mondial. La Bank «donne du signe», comme on dit en jargon «marketing». Les décisions sont ensuite avalisées par l’homme de la banque en charge des collections. Friedhelm Hütte, pour continuer avec l’exemple de la Deutsche Bank. Pour la Banque Mirabaud genevoise, dont je vous ai parlé il y à quelques jours à peine, ce serait Lionel Aeschlimann.

L'intérieur hors exposition de l'Intesa SanPaolo à Milan. Photo DR.

Sommes-nous donc dans un monde parfait? Non. Fin 2018, UniCredit a annoncé vouloir réaliser une partie de sa collection. Du jamais vu, ou du moins plus depuis très longtemps. C’était là une décision de Jean-Pierre Mustier, nommé en 2016 à la tête de ce conglomérat italien, qui a pris ce nom unificateur en 1998. Mustier, un ancien de la Société Générale, entendait utiliser l’argent rendu disponible afin de développer les micro-crédits. Des ventes ont effectivement eu lieu depuis. Il y en a d’autres prévues à Milan en 2020. Le but est d’empocher une cinquantaine de millions d’euros. Une somme jugée ridiculement faible par les autres banquiers. A-t-on besoin de dégrader son image, alors qu’UniCredit brasse des milliards? Non. Je vous ai déjà raconté cela il y a quelques mois.

Une politique dispendieuse

Depuis mon article, aucune autre grande entité n’a annoncé se séparer de collections. Il y a à cela de solides raisons psychologiques. Dans son enquête du «Monde», Nicole Vulser cite ainsi un haut responsable laissé anonyme. «Mettre des œuvres en vente donne un message anxiogène qui se transmet à tous ceux qui sont en contact avec la banque.» Il y a d’abord les employés, aujourd’hui jetés comme des Kleenex, surtout quand ils atteignent la cinquantaine. Je rappelle que Deutsche Bank, qui ne touchera donc pas (pour l’instant du moins) à son fonds artistique, a annoncé en juillet 2019 la suppression de 18 000 postes. Intesa n’attend pour sa part «que» 9000 démissions volontaires. Mais il y a aussi les clients! Les dépositaires! Que penseront-ils de leur banque si elle se met à brader son patrimoine? Il y a là comme une défaite. Ou le signe avant-coureur d’une déroute. L’Intesa, qui faisait jusqu’ici figure d’élève modèle, va donc continuer sa politique dispendieuse d’expositions. Comme le signale la journaliste, «à la manière d’un musée, cette banque travaille de manière permanente avec historiens d’art.» Je rappelle en plus qu’elle hérite également de collections (2), avec sans doute quelques clauses fermes.

Jean-Pierre Mustier. L'homme qui disperse des oeuvres d'UniCredit. Photo "Les Echos".

Pour l’instant, les amateurs d’art ont donc moins à s’inquiéter que les employés. Dans un monde où il faut, pour utiliser pour la deuxième fois l’expression, «donner du signe», ces mécènes presque institutionnels devraient continuer à financer des expositions, à restaurer des œuvres ou même à en acheter sur le marché. C’est un marqueur, peut-être illusoire, de richesse. Un lien valorisant avec la culture. Crédit Suisse, qui possède bien sûr aussi sa collection (formée de 8000 pièces, avec un accent porté sur les jeunes générations) aime à parler en allemand dans le texte d’«ein Engagement» quand il sponsorise une exposition. Il y a aussi le côté brillant. Le vernis de respectabilité. Il peut faire passer ce que le monde financier peut dégager d’opaque et d’inquiétant. Du moins en Italie, aux Etats-Unis ou en Suisse. En France, les choses demeurent moins apparentes. Les banques restent en retrait. Que voulez-vous? L’argent fait ici vite sale, à moins de provenir du luxe. Pinault. Vuitton. Mais ce luxe reste-t-il toujours blanc comme neige? Voilà qui semble vraiment une question de saison... Quoique pour ce qui de la neige en plaine, en ce moment!

(1) J'emprunte surtout à l'article ses chiffres. Il n'y est bien sûr pas question des établissements genevois, par exemple.
(2) L’Intesa SanPaolo a hérité, comme je vous l’ai raconté après avoir vu sa présentation, de la collection d’art moderne et contemporain de Luigi et Peppino Agrati. Un gros morceau! Mais, côté gestion, l'Etat italien fait peur.

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