Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les automates des crayons Caran d'Ache sont de retour à la gare Cornavin

Fondée en 1924, la maison genevoise a créé depuis lors 400 environnements avec des animaux animés. Ils avaient disparu de la gare depuis 2014. Une nouvelle vitrine existe.

Le réparateur des automates Caran d'Ache à Thônex.

Crédits: Steeve Iuncker Gomez, Tribune de Genève.

J’ai cru avoir une hallucination. Ou plutôt de subir un mirage, en dépit des latitudes. Une chose disparue avait réapparu sous une autre forme devant mes yeux. C’était l’autre jour à la gare Cornavin de Genève. La légendaire vitrine des crayons Caran d’Ache,entreprise fondée en 1924 par Arnold Schweitzer après le rachat des crayons Ecridor, avait mystérieusement opéré son retour. Oh, pas au même endroit! La rampe douce, qui menait du grand hall aux quais, a disparu lors des interminables travaux opérés il y a une dizaine d’années. Cette grande réclame se trouvait maintenant à un angle entre deux allées menant aux voies et aux commerces. Chacun sait que Cornavin nouvelle version est une sorte de centre commercial dans lequel passeraient aussi des trains. Presque par hasard.

Cet espace plus petit mais bien placé (les angles ont toujours été recherchés en raison du double passage), est donc bien réel. Le retour a eu lieu, après des années d’absence. Il n’y a plus, comme dans mon enfance, des hérissons et des ours auxquels d’habile mécaniques permettaient de bouger. Pas davantage de petits lapins, comme ceux qui couraient la nuit à bicyclette dans les portes vitrées du papetier Brachard à la Corraterie (maison fondée en 1839). Les grands enfants de tous âges découvrent aujourd’hui des marmottes (notez que je ne suis pas très ferré en zoologie). Il y en a trois. L’une porte sur l’oreille un crayon, comme dans mon enfance les épiciers. L’instrument s’imposait vu la nature de la maison Caran d’Ache. Une autre me semble tenir un plumier à la main (ou plutôt à la patte). La troisième, je ne sais plus. Que voulez-vous? J’étais sous le charme. Je tenais ma madeleine, celle qui me ramenait à mon enfance.

Décor à l'ancienne

Evidemment, la vitrine contient aussi des produits à vendre. Les fameuses boîtes métalliques contenant une trentaine de «Prismalo». Ces crayons inventés en 1931, à tremper dans l’eau afin d'obtenir des couleurs bien baveuses sur le papier. Il y a aussi un taille-crayon comme je pensais pas qu’il s’en fabriquait encore. A Genève, en plus! Le gros modèle, avec manivelle. Le tout repose dans un décor à l’ancienne, signe actuel d’un produit est demeuré respectable. Non loin de là, au quai des Bergues, le chocolatier Favarger (maison fondée en 1826), racheté par le Croate Luka Rajic comme une «Belle au Bois dormant», multiplie les emballages repris du XIXe siècle.

Et que sont devenus au fait les lapins et les hérissons d’antan? Eh bien ils n’on tpas fini à la casse, victimes de ce qu’on appelle depuis le XIXe siècle la modernité. Le siège actuel de la firme, établi à Thônex après la démolition de l’usine des Eaux-Vives, signalée par un fabuleux crayon géant, conserve 400 décors créés depuis l’avant-guerre. En août 2014, les Chemins de fer fédéraux (CFF)réalisaient bien qu’ils écartaient avec leur nouveau plan un petit pan de patrimoine. Ma foi, tant pis! Mais à l’époque, la présidente du Conseil d'Administration Carole Hübscher-Clements se déclarait confiante dans le rétablissement de sa marque dans la gare. Il aura fallu près de six ans pour y parvenir. Que voulez-vous? Les lapins à la bicyclette arc-en-ciel pédalent sans doute moins vite que les humains... Et cela même s’ils ont leur réparateur attitré, qui maintient en fonction leurs vieilles mécaniques. Et à propos, où a passé le crayon géant?

L'une des figurines de la vente Le Fur. Photo Le Fur & Associés.

P.S. Ceux qui douteraient du caractère artistique des automates Caran d’Ache se verront contredits par le marché actuel. C’est très tendance. L’autre jour à Paris, au rez-de-chaussée de l’Hôtel Drouot, juste avant que le monde se grippe et se cloître, il y avait ainsi une vente vedette chez Rémy Le Fur & Associés. Au menu se trouvaient uniquement des objets commerciaux créés entre le début du XXe siècle et les années 1960. Dramamine, contre le mal de cœur. Le savon Cadum. L’Aspirine associée au mal de tête. Les bonbons Valda, bien verts, agissant sur la toux. La vacation a eu lieu par les poils, le jeudi 12 mars. Et ça marché! Pour les nostalgiques et les jeunes, c’est devenu plus parlant que les impressionnistes.

Une autre publicité vendue à Drouot. Photo Le Fur & Associés.

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