Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les "Amis" du MAH consultent leurs membres pour savoir s'il faut ou non accepter le nouveau directeur Marc-Olivier Wahler

C'est du jamais vu! La SAMAH se demande si elle peut soutenir une nomination de Marc-Olivier Wahler, voire la politique entière du musée genevois.

Le nouveau logo du MAH, en version jaune. Il est aussi devenu celui de la SAMAH.

Crédits: MAH, Genève 2021.

Il n’y a pas de quoi en faire un feuilleton de luxe sur Netflix, mais tout de même! Depuis le lancement du projet d’un projet de rénovation et d’agrandissement du Musée d’art et d’histoire de Genève (MAH) en 1995, les épisodes se sont succédé à un rythme soutenu. Et ce n'est de loin pas fini! Dans un récent entretien accordé au «Temps», le magistrat Sami Kanaan, préposé à la Culture municipale, parle d’une ouverture après travaux en 2030. Si tout va bien, ce qui ne sera bien sûr pas le cas. Il surgira forcément des rebondissements.

Voici la péripétie actuelle, dont on n’a gère entendu parler jusqu’ici. Comme tout musée qui se respecte (et même ceux qui ne se respectent pas), le MAH possède sa société d’«Amis». Elle remonte à 1897, quand le bâtiment de la rue Charles-Galland demeurait un rêve. A cette époque, les choses allaient aussi mal qu’aujourd’hui. Le groupement, qui devait aider à la construction de l’édifice, puis à le remplir, s’appelait alors la Société auxiliaire du musée, comme il existe encore à Genève au Société auxiliaire des Archives d’État. Il a changé de nom en 1948. Nous avons depuis une Société des Amis du Musée d’art et d’histoire, de son petit nom la SAMAH. Elle compte aujourd’hui plus de mille membres. Le site de la SAMAH (www.samah.ch) parle de 1300. C’est à la fois beaucoup et peu. Le petit Musée Baur genevois, qui tient un peu du club asiatique, en rassemblait il y a quelques années environ 400.

Un entretien décevant

La SAMAH vit depuis longtemps mal les aléas du MAH, d’où une certaine stagnation de ses effectifs. Il faut dire qu’ils ont de quoi se sentir découragés. L’association se retrouve par ailleurs aujourd’hui prise entre le marteau et l’enclume. Alors que la nomination définitive de Marc-Olivier Wahler (MOW) en novembre 2021 suscite la polémique depuis le mois d’août, avec des lettres ouvertes et des réponses du magistrat, quelle attitude adopter? La société a donc envoyé un questionnaire à ses membres, dont le délai de réponse expire le 30 septembre. «Chers membres de la SAMAH». La lettre collective rappelle les articles parus dans la presse papier «qui remettent en cause la gestion actuelle du musée». Puis elle signale que le comité n’est pas resté inactif. Il a eu un entretien avec Sami Kanaan en septembre 2020. Il a par ailleurs envoyé une lettre le 12 août dernier au magistrat et à sa collaboratrice Carine Bachmann.

Marc-Olivier Wahler. Photo Martial Trezzini, Keystone.

Polie (on demeure entre gens bien élevés), cette dernière missive ne se révèle pas moins ferme. Il est question de «critiques faisant l’unanimité et convergeant essentiellement vers Marc-Olivier Wahler.» Elle rappelle l’entretien du Comité avec la Ville en 2020. «Nous sommes consternés de constater que nos observations se sont malheureusement révélées correctes et prémonitoires.» Suit le réquisitoire. «Les dysfonctionnements de l’institution sont palpables au niveau de la mauvaise gestion de la communication financière et administrative. Il règne au sein du musée une ambiance délétère et chaotique, avec une piètre reconnaissance des compétences des collaborateurs.» Il y a en plus eu les annulations d’expositions (1). L’absence d’un «programme concret» pour le Rath. La lettre parle du coup «d’une nouvelle vision du musée que nous ne pouvons pas soutenir». La SAMAH ne souhaite cependant pas entrer dans une polémique publique… même si c’est ce que je suis en train de faire.

Vote de défiance

La SAMAH, que dirige aujourd’hui la restauratrice d’art Andrea Hoffmann (elle a succédé en 2018 à Charlotte de Senarclens, partie découragée pour s’occuper de l’Orchestre de la Suisse romande) a cependant besoin de l’avis et du support de ses membres. D’où la consultation actuelle. Andrea et son comité commencent par fixer le cadre. «La dégradation grave de la situation nous inquiète de plus en plus, en particulier pour mener à bien le projet du futur musée.» Il faut que la société puisse prendre position. Il y a donc un questionnaire, que les intéressés peuvent compléter de leurs remarques personnelles. Les traditionnels «oui» et «non» se voient complétés par une large place laissée à l’écriture. Trois points sont abordés. «Etes-vous informés de la situation difficile du Musée d’art et d’histoire?» «Pensez-vous que le nouveau directeur puisse mener à bien le projet du futur musée?» «Au vu de la polémique existante et des différents articles de presse, êtes-vous d’accord avec la nomination définitive du directeur dès novembre 2021 après deux années probatoires?». Voilà qui possède au moins le mérite d’être clair.

Sami Kanaan. Photo Tribune de Genève.

Je ne peux évidemment pas préjuger du résultat de ce vote de défiance. Je reste cependant persuadé qu’il n’aura aucune influence sur la nomination de MOW. La religion de Sami Kanaan est faite. Elle tient désormais du dogme. «Il n’y a pas d’alternative», déclare-t-il au «Temps». J’ai l’impression d’entendre Margaret Thatcher dans les années 1970. «There is no alternative». La ratification se fera donc. Le magistrat ne briguera sans doute pas de quatrième mandat. La patate, non plus chaude mais bouillante, passera du coup à celui ou à celle qui prendra sa place. Un siège peu enviable en la circonstance. Il y a non seulement l’affaire MOW (un monsieur tout à fait charmant à la ville, je précise, je viens du reste de le revoir à "Art/Basel"), mais l’augmentation vertigineuse du budget envisagé pour un nouveau musée. Nous n’en sommes plus aux 40 millions des années 1990, ni aux 80 millions de la décennies suivante, ni même aux 150 millions du plan Jean Nouvel. Le magistrat parle maintenant de 250 millions, sans «geste architectural». Autant dire qu’il y aura sans nul doute référendum, et qu’il a aboutira probablement à un nouveau «non» après celui de février 2016.

Vers un divorce?

Ce qu’il y a cependant d’extraordinaire (au sens propre du mot) avec la SAMAH, c’est la démarche. Les rapports entre les «Amis» et leur musée ne se révèlent certes pas toujours au beau fixe. Il existe souvent des tiraillements. Mais j’avoue n’avoir jamais entendu parler d’une société prête à désavouer son institution tutélaire. Une sorte de divorce. Que se passera-t-il du reste pour elle en cas de «non» à MOW et de sa nomination définitive par la Ville? L’avenir pourrait nous le dire. La suite au prochain épisode. Vous voyez que j’avais bien raison de vous parler d’un véritable feuilleton.

(1) Sami Kanaan rappelle dans l’entretien cité que «la Ville soutien l’institution à hauteur de 34 millions.» Il ne dit en revanche pas que le «ratio» genevois semble désastreux. Tout, sauf quatre ou cinq pourcent, va aux salaires et aux locations. Le directeur d’un important musée suisse m’a rappelé que le «ratio» du visible, sous forme d’expositions et de manifestations, devrait tourner autour du tiers de la subvention. Mon interlocuteur m’a aussi rappelé que le MAH restait l’institution la plus richement dotée de Suisse. Le Kunsthaus de Zurich toucherait environ 19 millions (25 à partir de 2022 à cause de la nouvelle aile) et le Kunstmuseum de Bâle autour de 22 millions par an.

Andrea Hoffmann. Photo tirée du site d'Andrea Hoffmann Art Management.

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