Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les Allemands Neuse présentent "L'apothéose du génie" à Paris. Du XIXe ultra-spectaculaire!

Les antiquaires investissent une galerie de la place Beauvau, redécorée pour quinze jours par François-Joseph Graf. Il y a là les chefs-d'oeuvre des expositions universelles de 1861 à 1900.

Un coffret de goût égyptien. Tous les "revivals" étaient permis vers 1880.

Crédits: Connaissance des Arts

«L'apothéose du Génie». Là, on se dit que les organisateurs poussent un peu. L'immodestie a tout de même ses limites. Il n'y a en fait aucune tromperie sur la marchandise dans la merveilleuse exposition que la Galerie Neuse de Brême, dans le nord de l'Allemagne, organise à Paris au 94, rue Saint-Honoré dans les locaux d'Aveline. D'abord, les pièces présentées se révèlent en effet prodigieuses. L'une d'elles, produite à Milan par Eugenio Bellosio s'intitule ensuite «L'apothéose du Génie». Cette énorme chose fut produite pour l'Exposition Universelle de Paris 1900, où il s'agissait de produire une forte impression. Si possible avec un objet surdimensionné. C'est ce que le vulgaire appelle aujourd'hui encore du «plein la vue».

Les antiquaires allemands sont, comme naguère Fabius à Paris, les spécialistes d'un XIXe siècle au goût éclectique. Comme en réponse à l'horreur industrielle, les artisans se tournaient alors vers le Moyen Age, la Renaissance ou l'âge baroque afin de produire des chefs-d’œuvre de virtuosité nécessitant parfois des milliers d'heures de travail. Le prestige de la main, qui tend aujourd'hui à se perdre... Il est étonnant de constater que les clients n'en restaient pas moins souvent des barons du chemin de fer ou des maîtres de forge. Chaque époque vit de telles contradictions. Il faut dire qu'il s'agissait là de coûteux joujoux. La coupe «La Licorne», ciselée vers 1840 dans le goût de l'Allemagne des années 1580, comprend un kilo d'or, des diamants, des émeraudes et beaucoup d'émail. Et combien de temps a nécessité l'assiette aux reliefs d'ivoire et au plaques de lapis sur le thème de «Vénus et les arts libéraux»? Je n'ose même pas l'imaginer.

L'épée de Louis II de Bavière

Chaque pièce exige comme cela un examen attentif, comme le faisaient à l'époque les visiteurs de Londres 1871, Vienne 1873 ou Paris 1889. Le public prenait son temps dans ces foires où trônait l'artisanat d'art. Faut-il du coup admirer la rapière (l'épée, si vous préférez) de Louis II de Bavière? Ou la corne d'Oldenburg copiant un objet effectivement gothique, aujourd'hui conservé à Copenhague au château de Rosenborg? Si vous préférez cependant les meubles, les Neuse ont aussi ce qu'il vous faut. Je pense à l'armoire d'ébène incrustée d'ivoire créée à Londres en 1867 par Alfred Lorimer et son équipe. Vous ne trouverez pas plus parfait. Vers 1860, les techniques des artisans sont supérieures à ce qu'elles étaient deux ou trois siècles auparavant.

Une série d'assiettes et gourdes en verre émaillé des frères Lobmeyr. Photo Connaissance des Arts.

Il fallait évidemment un cadre à tout ceci. La magasin, tout en profondeur et donnant sur la place Beauvau a, a été transformé pour quelques jours par le décorateur François-Joseph Graf. Un monsieur qui a notamment mis en scène une Biennale des antiquaires de la grand époque. L'homme au prénom d'empereur a conçu une scénographie sombre, évoquant aussi bien la villa des Krupp à Essen que la banque vénitienne des années 1880 récemment adaptée au magasin tape-à-l'oeil de Dolce & Gabbana à Venise. Le curieux s'y croirait.

Sans équivalent au Musée d'Orsay

Tout est bien sûr à vendre. Les prix vont de 50 000 euros pour une babiole à quelques millions. Le Musée d'Orsay, qui ne possède pas l'équivalent, aurait intérêt à casser sa tire-lire. Les Neuse, qui se révèlent des gens très simples, très agréables, comme le sont dans le même genre de commerce les frères Kugel, comptent évidemment sur la clientèle internationale. Des Russes. Des gens établis à Monaco. Quelques Américains. A Brême, qui est par ailleurs une cité très excentrée, les chalands ne se bousculent évidemment pas.

Pratique

«L'apothéose du génie», chez Aveline, 94 rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris, prolongé jusqu'au 19 octobre. Sites www.galerieneuse.com ou www.aveline.com Pas d'horaire communiqué, et j'ai oublié de demander...

P.S. Je ne résiste pas à vous relever la coquille que j'ai vue dans le supplément donné au visiteur. L'exposition n'y est pas dédiée comme attendu à l'éclecticité, un mot rare il est vrai, mais à l'électricité. A ces correcteurs d’orthographe...

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