Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les vingt-troisièmes Journées photographiques de Bienne ne se noient pas sous le "Flood"

Pour sa première édition seule, Sarah Girard a choisi le thème du déversement actuel des images et des informations. Il y a 27 expositions en ville.

L'affiche des Journées. Rouge et blanche comme un drapeau suisse!

Crédits: DRr

L'affiche est rouge et blanche, comme un drapeau suisse. Visible de loin, elle offre au moins le mérite d'attirer le regard. En se positionnant en mai, les «Journées photographiques de Bienne» prennent en effet un risque. Celui de ce retrouver dans le maelstrom printanier. Un déluge. Notez que le thème retenu pour cette année se prêterait à la chose. Pour sa première édition seule à la barre, Sarah Girard a choisi «Flood». Elle a pensé au déferlement actuel des images, mobiles ou non, comme au trop-plein des nouvelles reçues chaque jour. «Le produit de quatre milliards d'internautes.» Une noyade quotidienne pour laquelle nous sommes plus ou moins volontaires. Rien ne nous oblige en effet à ingurgiter tout ça.

«Il y a cette année, pour cette vingt-troisième édition, douze lieux, dont deux nouveaux», expliquait le 9 mai à la presse jeudi Sarah Girard, avant que son troupeau de journalistes n'entame dans le froid et le vent son marathon. Explications en français, je souligne. Les Journées restent un îlot francophone dans une ville toujours plus germanophone. Le principe reste en fait celui de la manifestation éclatée, sur le modèle des "Rencontres d'Arles". Bienne offre ainsi une promenade qui part du centre Pasquart pour aboutir à la DISPO Halle, assez loin derrière la gare. Un parcours qui passe bien sûr par la Vieille Ville. Un îlot très séduisant, un peu caché, qui gagne à être connu. Cela dit, si l'on lève le nez, la cité nouvelle offre de beaux immeubles construits entre la fin du XIXe siècle et les années 1940.

Enorme programme d'animations

Mais on n'est aujourd'hui pas là pour ça! Il s'agit de découvrir les 27 nouvelles expositions, dont quelques installations, qui se verront complétées jusqu'au 2 juin par un programme d'enfer composé d'animations diverses. Neuf artistes se partagent le premier étage de Pasquart, le second étant dévolu à autre chose. Il y a là des images ou Marion Tampon-Lajariette. La Genevoise d'adoption combine dans «Mundus» deux grottes. La chose confère à ses montages des allures de crânes. Suit une installation un peu bordélique de l'incontournable Augustin Rebetez, avec une vidéo bricolée parodiant le célèbre «Der Lauf der Dinge» du duo alémanique Fischli & Weiss. J'ai aussi noté les étranges sculptures réalisées, puis photographiées, par Emmanuel Tussore. Elles évoquent des ruines, même si elles s'appellent «Home». Vous comprenez tout quand vous saurez que la matière première utilisée est du savon d'Alep. C'est conceptuel!

L'une des images de femme à jumelles empruntées à Magnum. Photo Peter Marlow.

Mais il est déjà temps de courir sous la pluie, guidés par notre cicérone, au Nouveau Musée Bienne. Il y a là «No Black Out». Un sujet sur l'électricité en Suisse de Marc Renaud. «Tout est assuré pour que le pays ne connaisse pas de panne. Notre vie est aujourd'hui liée au courant.» Encore un «flood»! Ou plutôt un flux. Le jardin abrite pour sa part un pavillon tout bleu de Mathieu Merlet Briand. Il se révèle pas si simple que cela. Il s'agit d'un gigantesque «patchwork» informatique. Tout s'y est vu fragmenté, compilé puis tiré sur toile, d'où des effets de moiré. Il est permis de se promener à l'intérieur. J'avoue ne pas avoir reçu la révélation. Ceci dit, le lieu se révèle magnifique, avec ses arbres. Il ne faut pas oublier que ce genre de manifestation sert aussi pour les «étrangers» à découvrir divers endroits.

Dans le "Piègeception"

Nous avions déjà vu à Espace Libre, juste derrière Pasquart, le «Piègeception» d’Andrea Marioni. Les gens traversant le champ y se retrouvent photographiés à l'improviste, mais ils peuvent conserver leur anonymat grâce à des masques. Une allusion aux pratiques des réseaux sociaux. Nous voici maintenant en route pour la Vieille Ville, qui propose en général des présentations plus classiques. Tout commence avec de grandes images, empruntées à Magnum. Elle ornent un mur extérieur, avec des personnages féminins utilisant des jumelles. «Women with Binoculars». C'est un point de départ pour un «workshop» sur le sujet. Tout continue, au bout d'un escalier à vis dans une somptueuse maison du XVIe siècle, par des exposition sur la surveillance. Un des grands sujets actuels. Nous sommes chaque minute filmés, que nous sourions ou non. En dépit du rythme que nous imprime Sarah Girard, j'ai le temps d'apprécier la vidéo «Soleil noir» de Thibault Brunet. Le Français s'y promène dans la campagne luxembourgeoise avec un scanner, ce qui brouille les codes de représentation. «Le noir y est donné par les lacunes dans l'information reçue par l'appareil.»

Regard en arrière. Mise en abyme. Luzia Hürzeler montre dans un kiosque fermé l'image d'un autre kiosque biennois des années 1930 encore ouvert.

Il s'agit maintenant de gagner les lieux situés dans des zones périphériques. Des endroits pas forcément faciles à trouver, comme le kiosque jaune très 1930 investi par Luzia Hürzeler. Mais, comme dans tout festival de ce type, les espaces changent d'année en année au gré des disponibilités. Il y a donc là une école, qui est comme de juste celle d'art Visuels Berne et Bienne. La fameuse DISPO Halle. Mais aussi la Residenz Au Lac, qui est un asile pour personnes âgées, même si le site de cette entité utilise sur son site beaucoup de périphrases lénifiantes. C'est là qu'exposent la Néerlandaise Lisette Appeldorn comme la Slovène Vanja Bucan. La première avoue une obsession pour les masques. La seconde intègre des corps humains dans une nature restée vierge. Il ne s'agit cependant plus de déjeuner sur l'herbe, mais de dénoncer l'anthropocentrisme. Un des grands thèmes actuels, même si nous sortons ici des flots à la fois informatiques et d'information. La surpopulation n'offre hélas rien de virtuel.

Pratique

«Journées photographiques de Bienne», divers lieu dans la ville, centre névralgique Pasquart, jusqu'au 2 juin. Tél. 032 322 42 45, site www.jouph.ch Ouvert du mercredi au dimanche, de 12h à 18h, l jeudi jusqu'à 20h, les samedis et dimanches dès 11h.

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