Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Leonor Fini la délaissée fait sa rentrée à Genève dans la galerie de Patrick Cramer

L'Argentine avait été à la pointe de la mode dans les années 1960. On l'a négligée ensuite. Après sa mort, elle ne valait plus un clou. Vers une réhabilitation?

"Dans la tour", 1952

Crédits: Succession Leonor Fini, galerie Minsky, Paris 2019.

Les tunnels ont-ils tous un bout? En matière artistique, il semble bien que oui. Arrive toujours le moment où un peintre ayant valu cher en son temps tente de retrouver sa cote. Regardez Bernard Buffet, et Dieu sait pourtant si ce qu'il a pu peindre comme horreurs après 1952! Pensez à Georges Mathieu, remis en selle par la «cherrissime» galerie Marlborough Fine Art, alors même que le tachiste français s'est éteint après plus d'un demi-siècle de croûtes accumulées. Il y a comme cela des rattrapages au vol. Le pire, c'est que parfois cela marche!

C'est donc sans surprise que j'ai vu, dans un programme du Quartier des Bains, l'annonce d'une exposition Leonor Fini chez Patrick Cramer (1). Dans ma jeunesse, la dame se situait au sommet. Née en 1908 à Buenos Aires, cette ancienne muse surréaliste avait ce qu'on appelle de beaux restes. Elles les utilisait pour faire vivre son personnage, qui avait peu à peu dévoré en elle l'artiste. Un peu comme l'écrivain Amélie Nothomb s'est confondue à la longue avec son image publique. Leonor était alors de toutes les grandes soirées et tous les vernissages. Souvent les siens, d'ailleurs. «Elle a été très présente en Suisse. A Genève, le galeriste Lambert-Monet l'a ainsi présentée avec succès. Leonor a beaucoup vendu dans la région», rappelle Patrick Cramer.

Un beau métier au départ

Au départ, la dame avait un beau métier et du talent. Les esprits observateurs ont récemment pu le constater quand la Collezione Peggy Guggenheim a ressorti l'une de ses toile de 1941 pour la mettre à côté de celles de Max Ernst. En 1941 Leonor, alors installée à Monte-Carlo, avait tout de même exposé chez Julian Levy à New York! Puis les choses se sont gâtées. Le succès semblant immuable, l'artiste a commencé à produire toujours davantage de portraits de femmes un peu flous (ils ont du coup l'air d'avoir passé par la lessiveuse) ou de costumes de théâtre. A sa mort à 88 ans, son public ayant vieilli, elle s'est donc retrouvée démodée. «Leonor, c'est fini», disait-on, alors que la cote de ses œuvres s'effondrait jusqu'à l'inexistence.

«Je n'ai jamais été fan de Leonor», affirme Patrick Cramer. Seulement voilà! La règle du jeu imposée aux membres des Bains voulait cette fois que chaque membre invite à Genève une autre galerie. «Je suis lié avec Minsky à Paris. C'est là que travaille Arlette Souhami, qui gère la succession de l'artiste. Je me suis dit, pourquoi pas?» Il suffisait de faire un choix. «Nous avons retenu des pièces de toutes les époques, exécutées dans tous les médias. Il s'agissait de donner de Leonor une vision aussi complète que possible.» D'où l'inclusion de pièces faisant un peu peur. Il faudra beaucoup trier avant de faire de Leonor une personne présentable.

Quelques toiles importantes

Aux murs, il y a donc des toiles superbes, dont étonnant portrait d'homme, et des choses un peu étranges. «Le tableau que vous voyez là résulte du traumatisme d'un avortement.» Un peu «gore», tout de même. A éviter dans la chambre des enfants. Une autre toile, assez vaste, évoque le style de sa consœur Leonora Carrington, morte à 94 ans en 2012. Même tonalité. Même atmosphère étrange, avec ici un très net voyeurisme. Une bonne composition de 1952, «Dans la tour», propose une scène tout aussi bizarre, mais plus sereine. Que fait ce monsieur presque tout nu, avec un drap rouge sur le dos, en compagnie de cette femme en robe du soir noire?

Je ne m'étalerai pas sur certaines pièces, qui ont le mérite de montrer une queue de comète. Voici comment un, ou une artiste peut dériver. Dictés par Paris, les prix m'ont semblé musclés. Quand une vieille gloire redémarre, il ne faut pas immédiatement passer à la quatrième vitesse. Les tarifs ne doivent pas léviter au-dessus du marché. On peut donc considérer l'exposition actuelle, qui se termine dans quelques jours, comme une prise de contact.

Dans la salle de bains

Et des Fini, en est-il ressorti beaucoup du bois, à l'occasion de cette présentation? «Très peu. Un visiteur m'a cependant dit qu'il y en avait un chez ses parents. Il ne savait pas de qui c'était.» Petit bémol, son papa et sa maman l'avaient mis en pénitence dans la salle de bains...

(1) Le Salon du Livre a consacré à Leonor une rétrospective à Genève en 2001.

Pratique

«Hommage à Leonor Fini», galerie Patrick Cramer, 2, rue du Vieux-Billard, Genève, jusqu'au 6 juillet. Tél. 022 732 54 32, site www.cramer.ch Ouvert le lundi de 14h à 18h, du mardi au vendredi de 10h à 18h30, le samedi de 10h à 17h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."