Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"L'Empire des sens" à Paris nous a montré le XVIIIe siècle libertin, paillard et pornographique

Pour marquer les 250 ans de la mort du peintre François Boucher, le Musée Cognacq-Jay présentait des oeuvres allant de l'érotisme à la pornographie.

"L'odalisque brune", vedette de l'exposition.

Crédits: DR.

«L’empire des sens»… Pour les cinéphiles, le titre fait penser à un long-métrage sulfureux de Nagisha Oshima se terminant par une castration au couteau en direct. Bien que très artistique, l’œuvre se vit censurée à Genève au moment de sa sortie en 1976. L’affaire fit grand bruit. Les amateurs partirent voir la chose avec des cars spéciaux affrétés pour la France voisine. Rien d’aussi extrême dans l’exposition du Musée Cognacq-Jay de Paris, qui eut pourtant fait rougir la prude Louise Jay, épouse Cognacq. Un dame s’intéressant beaucoup aux familles nombreuses, pour lesquelles elle a d'ailleurs fondé un Prix. Avec cette manifestation se terminant ce dimanche, nous sommes en effet dans l’érotisme tel qu’il était vu et vécu dans la France du XVIIIe siècle. Ses peintres montraient alors le libertinage chic des classes dominantes comme les ébats, nettement plus gaillards, des valets de ferme dans les granges.

Une étreinte de Fragonard qui ressemble fort à un viol. Photo DR.

Le prétexte à cet étalage de seins, de cuisses, de fesses et parfois de sexes est dû à un anniversaire retardé. En 1770, il y a donc deux cent cinquante ans, mourait François Boucher, Premier Peintre du roi. L’homme aura moins été fêté en 2020 qu’en 2003, au moment du tricentenaire de sa naissance. Paris avait alors sorti le grand jeu: le Louvre et l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts. Temple du XVIIIe siècle, comme on le voyait avant 1914, le Musée Cognacq-Jay offre un cadre plus intime. Voilà qui convient au sujet traité par Annick Lemoine (par ailleurs directrice de l’institution) et Sixtine de Saint-Léger, au nom admirable. Notons qu’il s’agit cette fois d’un tandem féminin. La chose prend son importance au moment où des «ayatolettes» veulent interdire les représentations de femmes par des hommes. En particulier les nus. Je vous ai parlé il n’y a peu à ce propos d’une «affaire Degas», située aux Pays-Bas. Elle reste pendante même si les chairs de la dame vue de dos semblent au contraire fermes.

Odalisques

L’exposition se déploie autour de «L’odalisque brune» (1745) de Boucher, prêtée par le Louvre voisin. Un tableau «privé», comme l’expliquent les deux commissaires. A une époque où il existait encore un puissant parti bigot, certaines petites toiles se dévoilaient à huis-clos entre amateurs de peinture et de chair fraîche (des «roués» aurait-on dit vers 1750). Notons au passage qu’il existe une seconde «Odalisque brune», appartenant au musée de Reims. Elle se voit ici accrochée en comparaison. Réplique du maître lui-même ou de l’atelier? Telle est la question. L’œuvre paraît un peu plus faible, même si le cul central du tableau apparaît tout aussi expressif. Le spectateur ne voit que lui, même si la dame a une bien jolie petite tête. Je précise aussi qu’il y a parallèlement une «Odalisque blonde», conservée à Munich. Elle n’a pas effectué le voyage. L’arrière-train y possède autant d’entrain. Mais la toile se veut moins provocante.

La lectrice de Baudoin glissant sa main sous ses jupes. Photo DR.

Autour de cette création phare, Annick et Sixtine ont réuni beaucoup d’œuvres allant de celles d’Antoine Watteau, qu’un confesseur imbécile poussa à détruire la plupart de ses nus, à Jean-Baptiste Greuze. Ce dernier n’a pas donné que dans l’édifiant! Une place de choix se voit bien sûr réservée à Jean-Honoré Fragonard, montré en 2015 au Luxembourg. Le musée le voyait à ce moment «amoureux, galant et libertin». La comparaison avec Boucher se révèle importante. Dans l’univers artificiel de ce dernier, les bergers d’opérette se veulent aimables et délicats. Presque des enfants. «Sylvie délivrée par Aminte» ne risque vraiment pas grand-chose. Il en va autrement chez Fragonard, de «Les débuts du modèle» à «La résistance inutile». Si «La belle cuisinière» de son aîné (1) ne passera sans doute pas à la casserole, nous voici avec lui dans ce que les féministes actuelles appellent «la culture du viol» (2). L’étreinte forcée dans un lit modeste ou sur une botte de paille peut se terminer par la honte et un enfant naturel. Il y en naissait beaucoup au XVIIIe siècle, souvent abandonnés…

Parcours agrandi

Dans le parcours, qui annexe de nouvelles salles (l’espace temporaire restant par trop petit), le visiteur ou la visiteuse sent une progression. Il y a de la sensualité, de l’érotisme, de la paillardise et pour finir de la pornographie. Avec des frontières un peu floues, mais une obsession générale et généreuse pour le sexe. Si le temps des Lumières fut celui des encyclopédistes, il se révéla aussi celui des publications jugées obscènes, et se vendant du coup sous le manteau. Le musée en montre certaines. «Thérèse philosophe» ou «Le portier des chartreux» furent des «best-sellers» clandestins en attendant Sade, Vivant-Denon ou un jeune Mirabeau, pas encore révolutionnaire.

Sylvie selon Boucher. Hors de danger. Photo DR.

Cognacq-Jay peut du coup proposer dans un cabinet séparé une soixantaine d’œuvres plus «hard». Elles appartiennent à un collectionneur anonyme, dont je ne trahirai pas le nom. Le contrepoint avec la grande peinture se révèle éclairant. Tout se révèle ici laid et mal dessiné. Assez repoussant, en fait. Trop de sexe tue le sexe. On se dit du coup qu’un peu de voyeurisme élégant ne fait pas de mal. Et l’exposition, avec Gabriel de Saint-Aubin ou Pierre Antoine Baudoin, nous en montre même au féminin… Comme ce dernier nous présente dans une de ses gouaches la lectrice d’un livre sans doute peu convenable se masturbant discrètement. A chacun(e) ses plaisirs!

"La résistance inutile" de Fragonard. Jeu ou contrainte? Photo DR.

(1) Dans ses critiques d’art, Le philosophe Diderot ne cessait d’accuser Boucher de se livrer à la pire débauche avec des prostituées de bas étage, ce qui était faux. Vu sa production, l’artiste devait travailler douze heures par jour. Il n’en aurait pas eu le temps...
(2) Aucune réaction féministe à ma connaissance face à cet "Empire des sens".

Pratique

Très réussie, l’exposition s’est hélas terminée le 18 juillet. Il en reste un joli catalogue, pas trop scientifique.

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