Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Elysée montre les natures mortes photographiques de Jan Groover à Lausanne

L'Américaine a produit une grande partie de son oeuvre retirée en France. Elle y est morte en 2012. Ses archives ont rejoint le musée pour la photographie en 2017.

L'une des natures mortes de Jan. Il reste quelque chose de la cuisine.

Crédits: Succession Jan Groover. Musée de l'Elysée, Lausanne 2019.

En 2017, l'Elysée recevait les archives de Jan Groover. Le musée pour la photographie avait négocié le transfert avec le veuf, ce qui nous change pour une fois des veuves. L'Américaine était morte en 2012 dans le Languedoc, où elle habitait depuis longtemps et où elle avait créé une bonne partie de son œuvre. A Montpon-Ménestérol, pour se montrer précis. Il existe un «rêve français» outre Atlantique, comme certains jeunes ont longtemps connu chez nous leur «rêve américain». L'herbe semble toujours plus verte ailleurs, surtout à la campagne. Quand George Bush Ier est arrivé au pouvoir, outre-Atlantique, Jan s'est dit qu'il était temps pour elle de mettre les voiles. Elle a d'abord penser s'installer à Paris, avec son mari Bruce Boice. En regardant les prix immobiliers, qui n'étaient pourtant pas ceux d'aujourd'hui, le couple les a trouvé trop cher pour eux. Il s'est du coup retrouvé en Dordogne.

La carrière de cette native de Plainfield, dans le New Jersey, en a bien sûr souffert. Jan avait un petit nom à New York, où elle était proche du département photo du MoMA. Le musée lui avait même accordé une rétrospective en 1987. Elle enseignait. Ses images paraissaient innovatrices à la critique. Celle-ci les jugeait «surprenantes», «fraîches», «stimulantes» ou «sensationnelles», ce qui n'est tout de même pas rien. Et puis d'un coup elle disparaissait de la scène, même s'il lui arrivait encore de répondre à des commandes. Il faut bien vivre, même dans la France profonde. Mais c'est loin des centres névralgiques que l'artiste poursuivait sa carrière. Elle avait en plus opté pour la nature morte, avec d'infinies variations sur un thème connu. Rien là pour susciter l'emballement médiatique ou muséal. Je n'ai du reste pas le souvenir de l'avoir vue à Arles, qui se situe pourtant aussi dans le Sud de la France.

Débuts comme peintre

Jan avait débuté comme peintre. Un art constituant souvent le point d'aboutissement d'une carrière de photographe. Pensez à Cartier-Bresson dessinant. Puis, un jour, elle avait passé au 8e art. A vrai dire, son premier appareil, elle se l'était offert en 1967, à 24 ans. Il faudra quatre années pour qu'elle prenne la première image qu'elle jugera vraiment digne d'intérêt. Un diptyque représentant une vache dans un pré. En noir et blanc. Jan produira ainsi nombre de polyptyques. Elle ne situe alors encore dans la mouvance de l'art conceptuel, si en vogue à l'époque. Notons que la vache restait toute petite. Un contact. Durant toute sa carrière, l'artiste restera du reste fidèle à ce mode de faire, acquerrant avec les années des appareils permettant des tirages de plus en plus grands. Un moyen de rester au plus près de ses négatifs.

Jan Groover jeune, par son mari Bruce Boice. Photo Musée de l'Elysée, Lausanne 2019.

L'exposition lausannoise proposée par Tatyana Franck couvre bien sûr le parcours entier de Jan. Après les clichés multiples, il y a ainsi les vues urbaines créées en suivant un protocole rigide. Le point de vue adopté de change pas. C'est ce qui se passe devant l'appareil qui évolue. Il est permis de trouver la chose passionnante, ou au contraire très ennuyeuse. J'opterais pour la seconde proposition, même si Jan opère toujours des choix en gardant tel instantané et en rejetant tel autre. Tout cela fleure bon les années 1970 et leurs expérimentations un peu sèches.

Une formaliste

Heureusement, Jan n'en est pas restée là. La nature morte a fait son apparition. D'abord dans sa cuisine, métamorphosée en studio de prises de vues. Le livre faisant office de catalogue parle de «sémiotique de la cuisine», histoire de bien décourager les lecteurs. C'est en fait assez simple. La narration disparaît. Chaque photo se voit traitée pour elle-même. Sans sujet apparent. La forme est devenue le fond. Jan a d'ailleurs vite admis qu'elle était une formaliste, ce qui n'offre rien de déshonorant contrairement à ce que croient certains. Il suffit de rendre la composition intéressante et variée en dépit des apparentes répétitions. D'une certaine manière, il est permis de penser aux tableaux de Giorgio Morandi, qui a utilisé durant des décennies des accessoires identiques en forme de vases, de coupes et de bouteilles. Personne n'oserait dire que l'Italien rabâche, même s'il finit par discrètement lasser à la longue. Idem pour Chardin.

L'image choisie pour l'affiche. Photo succession Jan Groover, Musée de l'Elysée, Lausanne 2019.

L'exposition Jan Groover, que complète donc un ouvrage coproduit par l'Elysée et les éditions Noir sur blanc, reste assez courte. Deux étages, avec une présentation aérée. Les combles de l'institution, jusqu'au déménagement prévu à Plateforme10 en 2021, demeurent en effet occupés par «Le musée sort de sa réserve». Un espace dédié aux coulisses et à l'avenir. Deux niveaux, c'est ce qui fallait. Davantage aurait créé une sorte de lassitude. Il faut se montrer prudent avec les petites musiques. Le musée donnera plutôt dans la fanfare par la suite. La prochaine exposition, dédiée à René Burri, commencera ici le 29 janvier. Ce sera «L'explosion du regard». Boum!

Des fonds énormes

Je rappelle que Burri, mort en 2014 à Zurich, a déposé in extremis ses archives à l'Elysée, alors dirigé par Sam Stourdzé. C'était un accord très conditionnel. Mais Lausanne avait été séduit par le prestige du photo reporter zurichois. Et puis, il reste toujours important pour les musées de photographie de recevoir comme cela des fonds, même s'ils se révèlent parfois encombrants. Des archives de photographe, ce sont des dizaines, voire des centaines de milliers de négatifs. La poubelle ne doit pas exister dans leurs ateliers et leurs laboratoires...

Pratique

«Jan Groover, Laboratoire des formes», Musée de l'Elysée, 18,avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 5 janvier 2020. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Entrée libre.



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