Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'église San Lorenzo de Venise rouvre en tant que en centre d'écologie et d'art contemporain

Francesca Thyssen-Bormenisza a dépensé des fortunes pour remettre à flots ce bâtiment historique presque en ruines. C'est Joan Jonas qu'elle expose en premier.

L'intérieur de San Lorenzo, coupé en deux. L'exposition se trouve derrière cette façade-écran.

Crédits: Pinterest

Il y a des textes destinés à partir dans tous les sens. Celui-ci en fait partie. Le point d'ancrage est bien Venise, très en marge de la Biennale. Mais vous allez voir que nous allons finir dans le Gotha. Le vrai. Celui que vous retrouvez chaque semaine dans «Point de vue», ou ailleurs dans des chroniques de Stéphane Bern. Pas celui du show-business, où les couronnes se révèlent aussi éphémères que celles des reines de beauté.

Mais revenons à la Sérénissime. Parmi ses quelque cent églises historiques se trouve San Lorenzo. Une énorme bâtisse de forme carrée, avec une façade en briques zébrée par une inquiétante fissure. Elle a longtemps fait partie des lieux cachés de la ville. Impossible d'y accéder. Le bâtiment passait même pour «pericolante», comme on dit en Italie. Il avait remplacé à l'âge baroque des chapelles très anciennes. Une tombe, qui avait dû se trouver dans l'une d'elles, a toujours fait rêver. C'est celle de Marco Polo, jamais identifiée malgré des fouilles. A quoi bon, du reste? Rien ne ressemble davantage à un os du XIIIe siècle qu'un autre os du XIIIe siècle. Et je ne vois pas où l'on pourrait ici faire jouer l'ADN.

D'énormes travaux

En 2012, choc. L'église s'était ouverte pour quelques mois, avec un parcours compliqué à l'intérieur. Les visiteurs étaient supposés ne pas tomber dans l'un des nombreux trous pratiqués dans le sol. Pour une Biennale d'architecture, le Mexique avait obtenu d'y installer là son pavillon, dont je ne garde aucun souvenir. Puis les portes se sont refermées. Mais, depuis 2016, il se passait sinon visiblement du moins audiblement, des choses derrière. Il y avait des travaux. C'est ainsi que l'on a appris que San Lorenzo abriterait une nouvelle fondation, la TBA21-Academy, dirigée par Markus Reymann. Une création de Francesca Thyssen-Bormenisza, visiblement prête à engloutir des dizaines de millions, avec un bail de neuf ans.

L'installation de Joan Jonas. Photo Fondation TBA21.

San Lorenzo a donc rouvert en mai dernier, avec une exposition «curatée» par Stefanie Hessler de l'artiste américaine Joan Jonas, 83 ans. Une figure marquante de la vidéo, des performances et des installations depuis la fin des années 1960. L'ancienne église, qui a perdu sa fissure dans la façade, veut en effet lier art contemporain et écologie. Elle porte du reste le nom d'Ocean Space. Il s'agit de rendre ici visibles les problèmes urgents que les mers doivent aujourd'hui affronter. Je suppose que vous voyez desquels il s'agit. Les ambitions manifestées par Francesca Thyssen-Bormenisza se révèlent planétaires. Il y aura de tout à San Lorenzo, des «workshops» à la constitution d'archives en passant par la recherche. Une toile d'araignée devrait ainsi réunir universités ONG, musées ou agences gouvernementales.

Peintures et vidéos

Joan Jonas donne, elle résolument dans l'artistique. Elle se penche cette fois sur la vie marine. Il y a des vidéos, installées dans d'énorme box en bois où les visiteurs peuvent s'asseoir. La chose s'intitule «Moving Off the Land II». Une brochure gratuitement distribué au visiteur en explique le concept, qui ne m'a pas semblé simple. Des peintures un peu naïves, exécutées sur des sortes de draps de lit, sont par ailleurs suspendues à des tubulaires dans une moitié de l'église, coupée en deux par une façade-écran séparant jadis les laïcs et les religieux. Un effet visuel un peu lourd. Mais, comme l'expliquent volontiers les gardiens, ces échafaudages sont en fait ceux de restaurations, encore inachevées. Tout ira mieux l'an prochain. Il y a encore un cloître à découvrir, où le public se voit invité à écouter les bruits des profondeurs. Celles-ci ne forment pas «Le monde du silence», comme le disait le titre d'un film de Louis Malle et du commandant Cousteau en 1955.

Francesca Thysssen-Bormenisza dans son époque mondaine. Le magazine date de 1991. Photo DR.

La partie mondaine, maintenant. Il me faut en effet parler de Francesca. Vous ne voyez sans doute pas de qui il s'agit. Aujourd'hui âgée de 61 ans, la dame s'est d'ailleurs faite discrète. Née à Lausanne, la directrice de fondation est la fille du baron Thyssen, le fameux collectionneur d'art ancien un brin sulfureux, et de sa troisième épouse Fiona Campbell. En 1993, elle a épousé devant 600 intimes Karl de Habsbourg-Lorraine. Noces de rêve, version Mitteleuropa. Karl est le fils de cet Otto de Habsbourg que certaines photos montrent enfant dans la cathédrale de Prague, associé au sacre de ses parents en 1916. Anti-nazi devenu pro-Européen, Otto est devenu le prétendant au trône impérial d'Autriche et à celui, royal celui-là, de Hongrie.

Deux conversion successives

Francesca a fait les trois enfants requis par sa nouvelle fonction. Puis elle s'est séparée en 2003 de Karl, qui a succédé en titre à Otto après l'abdication de ce dernier courant 2007. Très lancée dans la jet-set, la dame s'est alors convertie, comme sainte Marie-Madeleine. Il fallait sauver l'art dans les anciens pays communistes de l'Est. Elle a alors fondé ARCH, dont le siège se trouvait à La Favorita, à Lugano-Castagnola. La fabuleuse villa des Thyssen, qu'elle était arrivée à arracher de haute lutte. La mort du baron a entraîné une guerre des succession, la cinquième et dernière baronne, ex Miss Espagne, étant une veuve du type Laeticia Hallyday.
ARCH a donc organisé diverses choses avant, semble-t-il, de se mettre en veilleuse. La fondation n'a en tout cas laissé aucune trace, même ancienne, sur le Net.

Francesca a alors opéré sa nouvelle mue. Art contemporain. Ecologie. Une chose très à la  mode. Je vous signale du reste que la Fondation LUMA de Maja Hoffmann est partie prenante au projet de Joan Jonas. La créatrice de TB21 ne se met cependant pas en avant, comme la patronne suisse d'Arles. Notez qu'elle n'est plus sur la documentation de presse que Francesca Thysssen-Bormenisza, même si elle n'a bien sûr jamais divorcé. Cela ne se fait guère dans une aristocratie aussi catholique. Mais avouez tout de même qu'il serait curieux de voir associée une aspirante souveraine à l'actuelle exposition vénitienne! Et cela même s'il est bien clair que, contrairement à Sissi, Francesca ne sera jamais impératrice.

J'espère que je ne vous ai pas perdu en chemin. Au revoir et à demain.

Pratique

«Joan Jonas, Moving Of the Land II», chiesa di San Lorenzo, campo San Lorenzo, 5069 Castello, Venise, jusqu'au 29 septembre. Sites www.tba21.org/academy ou www.ocean-space.org Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h. Entrée gratuite.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."