Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Léa Simone Allegria démonte le marché de la peinture ancienne dans "Le grand art"

Dans son second roman, l'auteur raconte l'histoire d'un commissaire priseur prêt à tout pour réussir un ultime gros coup avant sa sortie. Il y a là beaucoup de poncifs.

A l'Hôtel Drouot, en 2001.

Crédits: AFP.

Il s’écrit d’innombrables romans sur de marché de l’art, de préférence ancien. Les schémas narratifs restent souvent les mêmes. Il semble du coup permis de parler de poncifs. L’auteur propose la découverte sensationnelle d’un tableau inédit. Un chef-d’œuvre, naturellement. Il y a toujours des problèmes de faux. La toile exhumée va en principe battre un record en vente publique. Une affaire sentimentale doit venir ponctuer le récit, même si elle le perturbe plutôt en ajoutant de nouvelles conventions narratives. Un peu de pessimisme final ne fait pas de mal, s’il s’agit d’un ouvrage un tant soit peu ambitieux sur le plan littéraire. L’écrivain (ou l’écrivaine) montre ainsi à ses lecteurs cultivés que la pourriture se cache partout dans le monde, et non pas dans le seul royaume shakespearien du Danemark (1).

A 33 ans seulement, Léa Simone Allegria a bien assimilé ces différents ingrédients. Elle sait les mélanger dans son «mixer» intellectuel. Pour son second roman après «Loin du corps», elle imagine ainsi un commissaire-priseur tournant autour de l’Hôtel Drouot à Paris, un établissement aujourd’hui en plein déclin. Dans «le grand art», Paul Vivienne, de la maison Auctionès, constitue une sorte de dinosaure. En fin de carrière, l’homme n’a pas su croire à temps au Net et aux réseaux sociaux. Ce jouisseur, qui a si bien vendu durant des années devant «son» public, a du coup dû laisser la première place à des jeunes travaillant selon lui sans la foi. Ce sont à l'en croire de simples marchands de soupe. Avant de se retirer tout à fait, il lui faudrait un ultime gros coup. Médiatique. Il ferait une ultime fois parler de lui avant d’accepter un départ s’annonçant difficile.

La veuve toscane

Ce gros coup va se matérialiser en Toscane, ce qui permet à Léa Simone de truffer ses pages de mots italiens lui donnant une fausse couleur locale. Un mort. Une veuve. Le marché de l’art aime encore plus les décès que les divorces ou les dettes (les fameux trois «D»). La survivante est ruinée. Il ne lui reste que quelques babioles. La vaste demeure ne lui appartient en fait plus. Seulement voilà! Dans sa petite chapelle brille un primitif à fond d’or. Paul, qui a l’œil et utilise ceux des autres, les experts, sent tenir là un panneau allant révolutionner l’histoire de l’art. Ce sera le premier tableau respectant une perspective albertienne. Alberti avant Alberti. 1425-1430 et non les années 1450. Un «scoop», même s’il demeure clair que l’œuvre ne fera pas aussi cher qu’un dessin original d’Hergé pour «Tintin» ou à fortiori un machin signé Jeff Koons ou Damien Hirst.

Léa Simone Allegria. Photo Flammarion.

Je ne vais pas vous dévoiler la suite, à moins que je ne vous l’épargne. Bien commencé avec une solide approche du milieu (Léa Simone Allegria connaît bien le marché, et elle a fait l’Ecole du Louvre), le roman tend en effet à déraper vers le sensationnel. Pourquoi faut-il que les créateurs de fiction privilégient toujours l’exceptionnel par rapport au quotidien? «Le grand art» aurait eu intérêt à voir plus petit. Bien partie, l'histoire se met à empiler les clichés au fil des chapitres pour en arriver à la caricature du marché de l’art telle que la dessine sans répit la presse pour le grand public. C’est trop. C’est bien trop. Dommage parce qu’il y a tout de même chez Léa Simone ce que j’appellerais un ton.

(1) Une allusion à «Hamlet», of course.

Pratique

«Le grand art», de Léa Simone Allegria, aux Editions Flammarion, 351 pages (eh oui, c’est long!)

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