Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee montre la photographie d'Annemarie Schwarzenbach

La journaliste et écrivaine a laissé à sa mort 7000 photos prises au cours de ses voyages, afin d'illustrer des articles. Le ZPK a décidé de prolonger l'exposition.

Annemarie, Ella Maillart et la voiture immatriculée aux Grisons sur la route de Kaboul, 1939.

Crédits: Annemarie Schwarzenbach

C’est une première. Promue icône à la fois féministe, anti-fasciste et helvétique, Annemarie Schwarzenbach (1908-1942) aura été pressée comme un citron de bien des manières. Ses brouillons littéraires les plus informes auront ainsi été publiés, ce qui ne rend pas toujours service à sa mémoire. Des biographies ont paru. Il y aura même eu en 2014 un film de fiction, bien oublié depuis. Restait à montrer ses photographies. Environ 7000 clichés conservés, apparemment sous forme de négatifs. Le Zentrum Paul Klee (ZPK) ne propose en effet que d’excellents retirages, assortis de la publication (avec si possible les mêmes images) dans des revues d’époque. Il a pour ce faire collaboré avec les Archives littéraires suisses, elles aussi localisées à Berne (1).

Aux Etats-Unis. Une attention soutenue pour les Noirs du Sud, exposés à la ségrégation. Photo Annemarie Schwarzenbach.

Je ne vais pas vous raconter une nouvelle fois dans le détail la vie de la Zurichoise, née dans le milieu de la riche industrie alémanique. Une famille liée à l’extrême-droite, même après la mort d’Annemarie. Qui ne se souvent en Suisse (dans les générations âgées il est vrai!) des initiatives de James Schwarzenbach contre la surpopulation étrangère dans les années 1960 et 1970? Bien avant cela, les parents d’Annemarie ont accueilli un Hitler encore en quête de pouvoir. Renée, sa mère (un personnage par ailleurs assez fascinant), a longtemps flirté à la fois avec le nazisme et une cantatrice wagnérienne. Annemarie, qui avait commencé par un doctorat en histoire (obtenu dès 1931), n’aura donc de cesse de vouloir «réparer» cet atavisme. Elle expie. Bientôt affaiblie par les drogues, elle sera de toutes les gauches, sans pourtant jamais rompre avec les siens. La jeune femme veut à la fois défendre les opprimés et profiter de sa situation privilégiée. D’où un insupportable côté «pauvre petite fille riche», qui ne lui a pourtant pas aliéné ses «fans». Je vous l’ai bien dit. Annemarie constitue aujourd’hui une icône.

Une voyageuse sans but réel

Suisse, très fortunée, mariée à un diplomate français en dépit de son penchant pour les femmes, Annemarie a énormément voyagé. Le journalisme international de terrain, que ce soit en Union soviétique, au Congo, aux Etats-Unis, en Perse ou en Suède, lui a permis de donner un motif plausible à une interminable fuite en avant. L’exposition actuelle du ZPK s’intitule du reste «Départ sans destination». La femme prend sa voiture, ou un autre moyen de locomotion, et elle parcourt le monde. Ce qui l’intéresse lors de ses itinérances (ou errances), c’est d’aller à la rencontre des gens. Son approche se veut humaniste. Elles se passionne pour ceux qui sont et ceux qui font, que ce soit en Afghanistan, en Turquie ou en Allemagne. Le décor l’intéresse peu. Les rencontres donnent lieu à des récits. Elle publiera, parallèlement à ses livres (dont certains ont été édités de manière posthume), plus de 300 longs articles dans diverses revues.

Aux USA, encore. La Zurichoise s'intéresse aux zones industrielles en 1936. Photo Annemarie Schwarzenbach.

Qui dit «article» pense tout de suite illustrations. Annemarie a commencé par collaborer avec Marianne Breslauer (1909-2001), qui la voyait comme «un ange, un archange». Un anges aux ailes un peu noires, pourtant. Mais Marianne, bientôt réfugiée en Suisse, est Juive. La chose limite les possibilités de déplacements en commun. Elle ne se verra pas remplacée. Annemarie prendra désormais les images et des notes en même temps. D’où l’émergence des quelque 7000 clichés. Carrés. Noirs et blancs, bien sûr. Ils ne constituent pas pour elle un but, mais un moyen. Un article se vend alors comme un paquet ficelé. Tout ne se trouve pas avant la guerre dans des banques d’images. Ella Maillart, avec qui elle accomplira le grand voyage de 1939 qui se terminera par une brouille à Kaboul, agissait de même. Il lui fallait avoir de quoi "imager" ses textes, et plus tard ses conférences. Il s’agissait là d’un passage plus ou moins obligé.

Un "lounge" en sous-sol

Et qu’est-ce que cela donne aux murs du Zentrum Paul Klee? Un lieu qui aurait dû interrompre l’exposition (presque constamment fermée depuis l’automne dernier) début janvier, et qui vient de décider une prolongation jusqu’au 9 mai? Une installation réussie. L’accrochage se tient dans la salle basse, qui forme un peu l’équivalent d’une crypte pour une église. Cet endroit sombre et bas de plafond se révèle parfait pour la photo, alors qu’il avait tendance à écraser les œuvres de Klee. Tout a été repeint de couleurs sombres. Un jeu subtil de cloisons divise l’espace, dégageant un espace central qualifié de «lounge». Autant dire que les visiteurs peuvent ici d’asseoir et consulter des livres, comme dans un hall d’hôtel. La lumière des images ressort bien dans une atmosphère aussi tamisée. C’est la meilleure utilisation à ce jour d’un lieu aussi mal foutu que le reste du musée, en dépit de la signature prestigieuse de Renzo Piano.

A Sils-Maria. Les Grisons formaient le refuge de la Suissesse alémanique. C'est là qu'elle aura son accident fatal en 1942. Photo Annemarie Schwarzenbach.

Et les photos? D’abord, elles offrent le mérite d’être presque toutes inédites. Enfin inédites depuis le début des années 1940. Elles révèlent en plus des pays dont il existe peu de vues datant de cette époque, sauf pour les Etats-Unis où la Suissesse s’est passionnée pour la cause des Noirs du Sud. On ne voit pas souvent l’Afghanistan ou l’Irak des années 1930 au quotidien. Techniquement, le travail est propre. Les éclairages se révèlent corrects. Annemarie sait cadrer. Elle l’a appris de Marianne Breslauer. Reste encore à savoir jusqu’à quel point les tirages modernes ont été «vitaminés» par un professionnel en laboratoire. On sait à quel point Ella Maillart, qui conservait négligemment ses négatifs dans un vieux carton à chaussures, a été «sauvée» par l’atelier Chambre Claire à Neuchâtel. Christophe Brandt avait là de la belle ouvrage pour l’Elysée.

Star system

Reste une question. Insidieuse. Gênante. Incorrecte. Montrerait-t-on ces images si elles n’émanaient pas d’Annemarie Schwarzenbach? Ou plus exactement, figureraient-elles aujourd’hui dans un musée d’art sans l’illustre nom? Sans doute pas. L’exposition fait fatalement partie du «star system». C’est «l’ange noir», qui possédait le physique d’un emploi par définition androgyne, que les visiteurs viennent pour bonne partie voir. Cela dit, ils n’ont pas tout à fait tort. Il se passe quelque chose lors de la visite. Ou plus exactement, le courant passe.

(1) Les Archives littéraires avaient mis 3000 de ces images gratuitement en ligne courant 2017.

Pratique

«Départ sans destination, Annemarie Schwarzenbach photographe», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, prolongé jusqu’au 9 mai. Tél. 031 359 01 01. Le musée est fermé au moins jusqu’au 28 février. Pour la suite, il faut regarder le site www.zpk.org

L'affiche de l'exposition. Photo ZPK, Berne 2021.

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