Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee montre à Berne le bon "Klee & Friends"

Innovation. Tous les tableaux présentés, qu'ils soient de Klee lui-même ou de ses proches Kandinsky, Delaunay, Arp ou Macke, proviennent des collections locales.

Une oeuvre de la dernière année, réalisée juste avant le mort de Klee au Tessin en 1940.

Crédits: Zentrum Paul Klee, Berne 2019.

C'est un retour à la normale. Cet été, le Zentrum Paul Klee (ZPK) propose (en anglais ans le texte) «Klee & Friends». Il s'agit moins là d'une exposition que d'un accrochage. L'ensemble des œuvres présentées appartient aux musée bernois. Ou alors il s'agit de dépôts anonymes de longue durée. On sait qu'outre Sarine, non seulement les fondations, mais les privés complètent ainsi les collections existantes. Une chose incompréhensible pour les Français. Ces jacobins ne conçoivent un musée que rempli d’œuvres appartenant aux collectivités publiques. Une marque parmi d'autres de leur idolâtrie d'un Etat qu'ils passent par ailleurs leurs temps à dénigrer. Notez que les choses bougent tout de même, outre Jura. Il n'y a qu'à voir le nombre de fondations privées ouvrant un lieu. Cela dit, les grands institutions n'accueillent toujours pas de prêts des collectionneurs dans leurs salles permanentes, contrairement à ce que l'on peut voir par exemple à la National Gallery de Londres.

Une aquarelle d'August Macke, réalisée en Tunisie lors du voyage au printemps 1914. Photo Kunstmuseum, Berne 2019.

Mais assez causé. Revenons à Berne. L'immense salle conçue par Renzo Piano au rez-de-chaussée du ZPK abrite donc Klee et ses amis. Les vrais et les autres. En lisant bien les textes, le visiteur apprendra que l'on ne sait en fait rien de ses rapports avec Sonia Delaunay ou Sophie Taeuber-Arp. L'artiste n'a vu Picasso que deux fois, et les choses se sont les deux reprises mal passées. Klee n'a jamais rencontré André Masson en personne. Rien à voir avec le long compagnonnage avec des gens comme Kandinsky ou Jean Arp. Dans cette salle de gymnastique géante que constitue la salle du ZPK, les deux places d'honneur, au centre, sont pourtant laissées à August Macke et à Louis Moilliet. C'est avec eux que Klee a entrepris au printemps 1914 le fameux voyage en Tunisie, dont les résultats se révéleront si féconds. Si Macke est tombé sur le front dès septembre 1914, le Bernois Moilliet restera, ne serait-ce que géographiquement, un proche. Cela me fait penser que Berne lui doit un hommage. Mort âgé en 1962, Moilliet était vraiment au top vers 1914.

Un phagocyteur

Le parcours laisse autrement le maître au centre et ses amis sur les bords. Ils font le tour des murs, avec une petite section pour chacun. En ce qui concerne Klee, la présentation révèle à la fois historique et thématique, en regroupant de plus les œuvres par affinités. Il faut dire qu'il y a, en dépit des apparences, de tout chez l'artiste. Comme Picasso, ce phagocyteur s'est nourri de ce qu'il rencontrait. Des échos de cubisme se sont juxtaposés chez lui aux prémices du surréalisme. Une abstraction un peu dure réussissait à cohabiter avec un soupçon d'expressionnisme. Un rien d'orphisme se glissait près de réminiscences archaïques. L'ensemble de ces tendances se retrouve aux cimaises, quatre d'entre elles étant réservées aux chefs-d’œuvre. Des pièces à la fois importantes et d'une certaine taille. Une chose qui fait du bien en ces lieux surdimensionnés, où les toiles prennent vite l'allure de timbres postes. Je précise que nombre de pièces présentées cette fois me semblent inédites. Il faut dire qu'entre son fonds propre et les dépôts, le ZPK détient environ 4000 Klee.

"Le cheval bleu" de Franz Marc, déposé par la Fondation Othmar Huber. Photo Kunstmuseum, Berne 2019.

Le reste est donc voué aux artistes amis, ou alliés. Leur défilé permet de réaliser les richesses bernoises. Je veux bien que nous soyons dans une capitale, mais l'helvétique ne possède tout de même pas l'importance de Paris, de Londres, de Berlin ou de Vienne. Or j'ai compté trois Franz Marc (dont un particulièrement beau, son «Cheval bleu»), neuf Kandinsky, sept André Masson, sept Sophie Taeuber-Arp, six Jawlensky ou quatre Marianne von Werefkin de sa meilleure période, l'immédiat avant 1914. Cela fait beaucoup pour une petite ville quand j'aurai ajouté au menu les Picasso, les Arp ou les Delaunay. C'est que la cité a connu de grands collectionneurs! Il y a là l'ophtalmologue Othmar Huber, les commerçants Hermann et Margrit Rupf, Georges F. Keller... Le tout sans parler de Nina Kandinsky, dont le Kunstmuseum bernois possède d'autres largesses, ni bien sûr de Livia Klee, la belle-fille de Paul. La fournisseuse en chef.

Un fonds un peu délaissé

Il était bon que tout cela se voit une fois montré. Car, comme je vous le dis souvent, le Kunstmuseum vogue un peu à la dérive. Il organise simultanément trop d'expositions, pas toujours palpitantes. Il cherche aussi à se positionner dans le domaine de l'art contemporain, qui n'a pas bénéficié en ville de l'extension prévue. Autant dire que le fonds permanent se retrouve un peu délaissé. Des projets de remodelages sont bien sûr en train, la ville ayant placé le Kunstmuseum comme le ZPK sous les ailes de Nina Zimmer. En attendant, ne serait-il pas bon de faire tourner des collections au final très riches? Ce serait comme créer des expositions. Le public pourrait se renouveler. Quelques petits efforts de présentation ne feraient par ailleurs pas de mal. Mieux accroché, mieux éclairé, le Kunstmuseum aurait une tout autre allure même s'il a, Dieu merci, retrouvé les cadres de ses tableaux depuis déjà bien des années. Tous avaient été enlevés vers 1980 afin de faire moderne...

Pratique

«Klee & Friends», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 1er septembre. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi u dimanche de 10h à 17h.

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