Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee fête les 100 ans du Bauhaus avec "Bauhaus Imaginista"

L'exposition regroupe plusieurs travaux de recherches sur la diffusion du Bauhaus dans le monde. Le propos, voulu politique, reste hélas très confus. Un ratage presque total.

L'une des affiches de l'exposition itinérante à Berne.

Crédits: Zentrum Paul Klee, Berne 2019.

Je fête, tu fêtes, il fête... Tout le monde célèbre cette année les 100 ans de la fondation du Bauhaus. L'école légendaire d'architecture, de photo et surtout de design a été créée en 1919 à Weimar, avant de se voir contrainte à un déménagement à Dessau, puis à Berlin. Elle a disparu dans le raz-de-marée de 1933. Mais pas tout à fait. Son influence a perduré pour le meilleur, et je me permettrai de dire également pour le pire. Pensez à un certain type de constructions en formes de cartons à chaussure. Souvenez-vous de tout un mobilier devenu répétitif avec le temps. Sans oublier la morale assez pesante qui s'attache à ce qui se touche à «Die gute Form».

C'est aux avatars du Bauhaus que s'intéresse aujourd'hui le Zentrum Paul Klee de Berne. Il accueille une exposition itinérante, voire même plusieurs qui se voient ici réunies. La chose s'intitule «Bauhaus Imaginista». Il s'agit de suivre «la pratique et l'enseignement radicalement nouveau de l'art et du design traversant le XXe siècle» comme un fil rouge. Un peu comme celui du docteur Freud. Les organisateurs entendent le faire d'une manière politique. 1919 est aussi l'année de la révolution communiste avortée en Allemagne. Il s'agissait par conséquent pour les fondateurs du Bauhaus de réunir une génération «d'artistes et d'architectes encore jeunes qui voulaient rompre avec un passé nationaliste, militariste et marqué par un pouvoir autoritaire.» Rien ne sera bien sûr dit, dans le parcours actuel, du côté non moins contraignant des gens du Bauhaus. Il mènera du reste à nombre de ruptures, dont celle entre Johannes Itten (qui fait aujourd'hui l'objet d'une présentation parallèle au Kunstmuseum de Berne) et Walter Gropius. Itten fondera comme un pied de nez sa propre école à Berlin.

Art et société

Les commissaires de ce projet sont des idéalistes. Il suffit de lire leur prose. «Les nouvelles méthodes de travail, pratiques de création et modes de vie visaient à libérer l'individu de tout ce qui était inutile et périmé.» On sait à quoi peut mener ce genre de raisonnement, quand on veut régenter les rapports entre l'art et l’existence quotidienne. «Comment pouvons-nous, cent ans après la création du Bauhaus, penser l'art et le design en termes de rapports social?» On ne le voit que trop, et la réponse n'aura rien de libéral ni même de libertaire! «Quelles institutions et quels changements s'avèrent nécessaires pour faire évoluer nos pratiques culturelles actuelles?» J'en ai déjà froid dans le dos. Les évolutions se verront à mon avis présentées comme impératives. Heureusement qu'il y a très peu de visiteurs à «Bauhaus Imaginista»...

Une peinture de Josef Albers réalisée au Mexique. Succession Josef Albers, Zentrum Paul Klee, Berne 2019.

L'exposition se veut tout de même historique. Elle part du Bauhaus lui-même, qui possédait «ce caractère expérimental et hybride propre à la modernité.» Plus un caractère cosmopolite et international. «Les Bauhausien.ne.s entretenaient des liens avec le constructivisme russe ou le mouvement néerlandais De Stijl.» Pour les commissaires, l'école avait toutes les vertus, sauf le féminisme. Les élèves femmes restaient discriminées. De plus certains produits commercialisés par l'école «visaient un public essentiellement bourgeois.» Comme celui visitant aujourd'hui l'exposition au Zentrum Paul Klee, soit dit entre nous. Il ne faut pas rêver, même si «Bauhaus Imaginista» le fait constamment.

De la Chine au Mexique

Heureusement, la manifestation vise surtout à nous montrer ce qu'a donné l'influence du Bauhaus dans des pays aussi différents que la Chine, le Japon, l'Union soviétique, les USA, la Grande-Bretagne ou le Mexique. Des nations d'où sont du reste originaires nombre de chercheurs ayant participé au projet dont l'exposition est issue. «Par ailleurs, différents artistes ont été invités à réagir à un certain nombre de problématiques en proposant de nouvelles interventions, transposant ainsi les réponses dans notre époque.» On reconnaît là le langage cérébral et abstrait caractérisant aujourd'hui la nouvelle pensée artistique. Une «novlangue» comme une autre.

Une oeuvre sous influence du Japonais Mizutani. Photo Zentrum Paul Klee, Berne 2019.

Le visiteur n'a plus qu'à se promener dans cette immense salle de gymnastique que constitue la grande halle du Zentrum. Sans parcours bien défini. C'est d'ailleurs là un des défauts de la maison. Le public ne sait jamais dans quel sens il doit avancer. Il y verra des créations indiennes aussi vieilles que le Bauhaus, vu que l'école de Tagore remonte aussi à 1919. Il affrontera aussi le Japon moderniste des années 1920. Les débuts de l'Union soviétique. Le Maroc des premières années d'indépendance. Partout, ou presque, les initiatives artistiques et sociales déboucheront sur des échecs politiques. Comme les nazis ont fermé l'école de Berlin en 1933, l'URSS de Staline va préférer le néo-classicisme monumental, tandis que le Japon se militarisera. L'école marocaine n'a duré que neuf ans. Tout cela se voit expliqué, mais de manière confuse, par le petit livret gratuit distribué en début de parcours. Il se révèle du reste si épais que je ne vois pas qui pourrait le lire sur place.

Intellectualisme pesant

A la fin, le public ne sait donc plus trop ce qu'on lui a montré et ce qu'on a voulu lui dire. «Bauhaus Imaginista», qui réunit l'ensemble des études sur le sujet proposées ailleurs de manière séparée, réussit par conséquent une sorte d'auto-goal. L'exposition a embrouillé au lieu d'expliquer. Le tout dans une mise en scène nulle. Au propre.  Il n'y en a tout simplement pas. L'intellectualisme, même politique, post-colonial et doté d'un langage inclusif, n'est pas l'intelligence. Bien au contraire. Il frôle parfois la sottise. Nous sous ici en plein élitisme, alors que le sujet se veut populaire. «Bauhaus Imaginista» me semble une des initiatives les plus ratées de l'année. Et moi qui croyais que le Bauhaus se voulait placé sous le signe de la clarté!

Pratique

«Bauhaus Imaginista», Zentrum PaulKlee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 12 janvier 2020.Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

L'affiche japonaise de "Bauhaus Imaginista". Photo DR.

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