Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum Paul Klee de Berne se penche aujourd'hui sur l'expressionnisme d'Emil Nolde

Les deux artistes ont été liés en dépit de différences stylistiques et d'opinions politiques radicalement différentes. Nolde a réussi à devenir à la fois artiste dégénéré et pro-nazi. Klee avait lui fui en Suisse dès 1933.

Une figuration typique de Nolde, au style primitiviste toujours agressif.

Crédits: Succession Emil Nolde, Zentrum Paul Klee, Berne 2018

C'est un peintre rare. Ce n'est pas qu'Emil Hansen, vite devenu Emil Nolde (1), ait peu produit. Plus de mille tableaux existent de sa main, plus les très nombreuses aquarelles. Il subsiste de lui un très riche fonds, même si son atelier berlinois a été bombardé le 15 février 1944, réduisant une portion de sa production en cendres. Il se fait juste que la plus grande partie de cet héritage appartient aujourd'hui à la Nolde Stiftung, située à Seebüll. Un petit village, près de la frontière danoise. C'est là que le peintre, qui y possédait une ferme entourée d'un jardin, est mort à 89 ans en 1956. Autant dire qu'il faut traiter avec la fondation pour monter une exposition Nolde. C'est ce qu'avait fait le Grand Palais à Paris en 2008.

L'homme se retrouve aujourd'hui au Zentrum Paul Klee de Berne. Une présence justifiée par une longue relation commune. Elle a commencé dès 1912. Klee et Nolde exposent alors tous deux à Munich avec les expressionnistes du Blauer Reiter, qui ne semblent pourtant pas leur tasse de thé. Allemand du Nord, le second est alors basé à Berlin, où il a été membre du mouvement Die Brücke, puis de la Sécession. Nolde peine à se situer au sein d'un groupe. Il a ainsi été exclus en 1910 de la Sécession berlinoise après une altercation avec son président, le très respecté Max Liebermann. Un artiste plutôt proche de l'impressionnisme. Il s'agit pourtant d'un nom connu, alors que Klee, de douze ans son cadet, reste encore à découvrir.

Passion pour la Nouvelle-Guinée

Klee et Nolde ont maintenu ce contact toute leur vie. La chose n'a pas été sans mal. D'abord, l'expression sans concession du second n'a pas grand rapport avec le Bauhaus dont faisait partie le Bernois. Rien du plus différent de Klee que la peinture sans dessin de Nolde Ici, pas de subtile ironie ni de recherches rêveuses. Une matière épaisse et brute. Des couleurs criardes. Les toiles de Nolde ont quelque chose d'agressif, né de la fréquentation précoce des arts premiers. Pas ceux de l'Afrique, encore trop policés pour lui. Le peintre s'est vite passionné pour des régions moins acceptables sur le plan plastique, comme la Nouvelle-Guinée. Un pays dont la production a tardivement quitté l'ethnographie pour rejoindre les beaux-arts. Collectionneur lui-même, Nolde a du reste participé à une expédition en Nouvelle-Guinée allemande en 1913-1914. Le Zentrum Paul Klee peut ainsi montrer des aquarelles et quelques toiles réalisées sur place, avec des modèles indigènes. Modèles étant ainsi à prendre dans les deux sens. Nolde se met bel et bien à l'école de ce qui passait alors pour primitif (2).

Les principaux motifs de dissension entre Nolde et Klee ont cependant été politiques. Le second a plié bagage en 1933 quand les nazis sont arrivés au pouvoir. Retour en Suisse. Nolde a adhéré au parti national-socialiste. Non sans mal cependant, et ce pour deux raisons. Un plébiscite dans le Nord-Sleswig-Holstein, où il est né, a fait de lui en 1920 un Danois. Son art ne répondait surtout pas aux dogmes d'Hitler. Nolde est ainsi devenu à la fois un disciple du Führer et un artiste dégénéré. Une situation incompréhensible, puis intolérable pour lui. En 1937, ses créations se sont vues retirées des musées. Parfois même détruites. En même temps Nolde espérait encore des jours meilleurs. L'idée d'art dégénéré n'était pas partagée par tous les nazis. Si Alfred Rosenberg s'était fait l’idéologue d'un art figuratif et traditionnel, Josef Goebbels, le plus gros collectionneur allemand (à tous les sens du terme, d'ailleurs), appréciait l'expressionnisme. Il avait récupéré ainsi certaines œuvres rejetées et appréciait Nolde (3).

Dernière visite en 1938

Quand Nolde et Klee se sont revus pour la dernière fois en 1938, le contact n'était donc pas rompu. Cet ultime échange semble même avoir été assez cordial, même si le Bernois demeurait «une énigme» pour le Danois. L'estime mutuelle demeurait intacte. Il en restera le souvenir après la mort de Klee en 1940, alors que Nolde a perdu tout espoir de réhabilitation par un régime lui interdisant désormais de peindre. Il écrivit alors dans ses «Notes en marge» que le défunt lui semblait «comme un papillon volant au milieu des étoiles.» Klee voyait plutôt en Nolde lui un «cousin des profondeurs.» Le plus dur demeurait encore à venir pour l'artiste, replié à Seebüll. Il devait survivre dans des conditions toujours plus néfastes. Notons cependant que ces dernières lui serviront après 1945. Les sympathies national-socialistes de Nolde se verront vite oubliées. Elles se voient en revanche d'emblée rappelées par le Zentrum. C'est bien. Cela prouve hélas aussi qu'on peut montrer certains créateurs pro-nazis, alors que le politiquement culturel condamne aujourd'hui toute frasque sexuelle. Mieux vaut un Nolde qu'un Chuck Close ou qu'un Roman Polanski...

La présentation ne met pas le peintre très en valeur, alors qu'il s'agit d'un grand artiste d'un abord difficile. Il aurait fallu un effort. Franz Marc ou Kirchner parlent plus volontiers au public. La faute en incombe comme toujours au lieu, aussi peu muséal que possible. Le parcours reste incompréhensible. Les aquarelles ont l'air toutes petites dans l'aérogare dessiné par Renzo Piano. Quelques textes aux murs n'auraient pas fait de mal, même si la brochure d'accompagnement (dont il existe une version française) se révèle bien faite. Le visiteur ne se sent jamais pris par la main. D'où un certain découragement.  Je note cependant la qualité du film sur Nolde projeté en complément. Réalisé en 2017 par Wildrid Hauke, ce documentaire d'un peu plus d'une heure montre le cadre de vie de Nolde à Seebüll et les dernières personnes l'ayant connu. Une réussite.

(1) Dans une vie antérieure, l'homme a enseigné le dessin à Saint-Gall de 1892 à 1897.
(2) Berne fait l'impasse sur l'inspiration religieuse de Nolde, pourtant très forte.
(3) Nolde ne fera plus partie, grâce une haute intervention, de la tournée des expositions d'art dégénéré à travers l'Allemagne après celle de Munich.

Pratique

«Emil Nolde», Zentrum Paul Klee, 3, Monument im Fruchtland, Berne, jusqu'au 3 mars. Tél. 031 359 01 01, site www.zpk.org Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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